Bercés par le discours émancipateur d'après-68 et encouragés par les théories novatrices de Dolto incitant à écouter davantage les enfants, les parents ont cru au miracle d'une pax familia. Les baby boomers et plus encore les classes de la génération X se voyaient comme des copains presque ordinaires de leur progéniture, partageant avec eux intimité, loisirs et modes de vie. La publicité était là pour huiler les rouages de cette grande mystification, avec un argument qui faisait mouche dans une société hypnotisée par l'économie de marché: si on achète les mêmes produits c'est qu'on partage les mêmes valeurs. Une approche résumée dans un concept marketing déclinable à l'infini: le jeunisme.

Ce mirage est en train de se fissurer. Par le haut et par le bas. Même les adultes qui font tout pour rester connectés à leur progéniture sentent aujourd'hui qu'un fossé se creuse. Les sujets qui fâchent se multiplient. Sur le climat, sur la politique, sur les choix de carrière, sur le futur, des nuances apparaissent. Et la responsabilité est posée. Lassés des discours sans effets de leurs aînés, les jeunes se radicalisent, demandent des comptes. C'est l'effet Greta Thunberg. Avec un aplomb sidérant, qui inverse le rapport de force habituel, les ados apostrophent le monde d'un vibrant "Comment osez-vous?" qui vise autant l'immobilisme, le cynisme que les atermoiements des complices du système à changer radicalement leurs petites habitudes alors qu'il est minuit moins trois, pour reprendre une image évocatrice. Le slogan sarcastique "OK boomer" (en référence aux baby boomers) est désormais brandi sur les réseaux dès qu'une personnalité d'un âge respectable tente de leur faire la morale, signifiant par là qu'ils n'ont pas de leçon à recevoir de ceux qui ont privilégié leurs intérêts particuliers sur le collectif, et qui prétendent aimer leurs enfants mais leur font payer l'addition.

Les conflits de générations n'appartiennent plus au passé. Les sujets qui fâchent se multiplient.

Même sur le terrain a priori oecuménique du digital, les choses se gâtent. Les quadras et quinquas ont beau avoir inventé la matrice, ils sont dépassés par leur créature. Malgré leurs efforts, ils n'arrivent plus à suivre les millenials, pour qui ces prothèses virtuelles sont des prolongements d'eux-mêmes, de leurs cerveaux, inventant un nouveau rapport au monde et au réel. Je regarde avec fascination et inquiétude ma fille de 23 ans alimenter des stories sur Insta où se télescopent échos furtifs et futiles d'une vie sociale bien remplie et prises de parole militantes sur les sujets les plus divers, le tout dans un même élan vital qui sème le trouble dans un esprit cartésien. Nouvelle forme de communication liquide ou dictature redoutable du narcissisme? Face à ce raz-de-marée numérique, certains tirent la sonnette d'alarme. Comme le neuroscientifique Michel Desmurget, qui voit poindre à l'horizon une génération de "crétins digitaux" si on ne met pas rapidement bon ordre à l'usage frénétique des écrans (La Fabrique du crétin digital, éditions du Seuil). Il a sans doute raison mais en même temps, s'ils sont effectivement les victimes d'un sortilège, comment expliquer leur méfiance à l'égard des réseaux sociaux (et de l'utilisation de leurs données personnelles) ou leur lucidité sur les risques de manipulation à des fins politiques, qui pousse d'ailleurs de plus en plus d'entre eux à envisager de tirer la prise. Peut-être qu'il faut croire Angèle quand elle déclare dans Télérama que "les jeunes ont une quête de sens" et que "la jeunesse n'a jamais été aussi instruite et ouverte qu'aujourd'hui. Ni animée par une telle envie de faire bouger les choses".

La rupture n'est pas encore consommée mais presque. Pour comprendre la différence de perception parfois subtile qui distingue les anciens et les modernes, arrêtons-nous un instant sur la question du genre. Alors que les adultes, même ouverts d'esprit, appréhendent le concept de fluidité comme un espace de liberté supplémentaire, une extension dans la maison, les moins de 25 ans sont déjà un pas plus loin. Pour eux, chaque individu se définit naturellement comme il veut. Point à la ligne. Le sexe d'un côté, donné à la naissance, le genre, variable dans le temps, de l'autre. Même les hétéros de cette tranche d'âge ont intégré cette épistémologie. Qu'on se le dise: sur ce sujet ou sur d'autres, les repas de famille risquent d'être à nouveau animés...

Bercés par le discours émancipateur d'après-68 et encouragés par les théories novatrices de Dolto incitant à écouter davantage les enfants, les parents ont cru au miracle d'une pax familia. Les baby boomers et plus encore les classes de la génération X se voyaient comme des copains presque ordinaires de leur progéniture, partageant avec eux intimité, loisirs et modes de vie. La publicité était là pour huiler les rouages de cette grande mystification, avec un argument qui faisait mouche dans une société hypnotisée par l'économie de marché: si on achète les mêmes produits c'est qu'on partage les mêmes valeurs. Une approche résumée dans un concept marketing déclinable à l'infini: le jeunisme. Ce mirage est en train de se fissurer. Par le haut et par le bas. Même les adultes qui font tout pour rester connectés à leur progéniture sentent aujourd'hui qu'un fossé se creuse. Les sujets qui fâchent se multiplient. Sur le climat, sur la politique, sur les choix de carrière, sur le futur, des nuances apparaissent. Et la responsabilité est posée. Lassés des discours sans effets de leurs aînés, les jeunes se radicalisent, demandent des comptes. C'est l'effet Greta Thunberg. Avec un aplomb sidérant, qui inverse le rapport de force habituel, les ados apostrophent le monde d'un vibrant "Comment osez-vous?" qui vise autant l'immobilisme, le cynisme que les atermoiements des complices du système à changer radicalement leurs petites habitudes alors qu'il est minuit moins trois, pour reprendre une image évocatrice. Le slogan sarcastique "OK boomer" (en référence aux baby boomers) est désormais brandi sur les réseaux dès qu'une personnalité d'un âge respectable tente de leur faire la morale, signifiant par là qu'ils n'ont pas de leçon à recevoir de ceux qui ont privilégié leurs intérêts particuliers sur le collectif, et qui prétendent aimer leurs enfants mais leur font payer l'addition. Même sur le terrain a priori oecuménique du digital, les choses se gâtent. Les quadras et quinquas ont beau avoir inventé la matrice, ils sont dépassés par leur créature. Malgré leurs efforts, ils n'arrivent plus à suivre les millenials, pour qui ces prothèses virtuelles sont des prolongements d'eux-mêmes, de leurs cerveaux, inventant un nouveau rapport au monde et au réel. Je regarde avec fascination et inquiétude ma fille de 23 ans alimenter des stories sur Insta où se télescopent échos furtifs et futiles d'une vie sociale bien remplie et prises de parole militantes sur les sujets les plus divers, le tout dans un même élan vital qui sème le trouble dans un esprit cartésien. Nouvelle forme de communication liquide ou dictature redoutable du narcissisme? Face à ce raz-de-marée numérique, certains tirent la sonnette d'alarme. Comme le neuroscientifique Michel Desmurget, qui voit poindre à l'horizon une génération de "crétins digitaux" si on ne met pas rapidement bon ordre à l'usage frénétique des écrans (La Fabrique du crétin digital, éditions du Seuil). Il a sans doute raison mais en même temps, s'ils sont effectivement les victimes d'un sortilège, comment expliquer leur méfiance à l'égard des réseaux sociaux (et de l'utilisation de leurs données personnelles) ou leur lucidité sur les risques de manipulation à des fins politiques, qui pousse d'ailleurs de plus en plus d'entre eux à envisager de tirer la prise. Peut-être qu'il faut croire Angèle quand elle déclare dans Télérama que "les jeunes ont une quête de sens" et que "la jeunesse n'a jamais été aussi instruite et ouverte qu'aujourd'hui. Ni animée par une telle envie de faire bouger les choses". La rupture n'est pas encore consommée mais presque. Pour comprendre la différence de perception parfois subtile qui distingue les anciens et les modernes, arrêtons-nous un instant sur la question du genre. Alors que les adultes, même ouverts d'esprit, appréhendent le concept de fluidité comme un espace de liberté supplémentaire, une extension dans la maison, les moins de 25 ans sont déjà un pas plus loin. Pour eux, chaque individu se définit naturellement comme il veut. Point à la ligne. Le sexe d'un côté, donné à la naissance, le genre, variable dans le temps, de l'autre. Même les hétéros de cette tranche d'âge ont intégré cette épistémologie. Qu'on se le dise: sur ce sujet ou sur d'autres, les repas de famille risquent d'être à nouveau animés...