Le cas des Noirs aux États-Unis est sans doute le plus symptomatique de cet échec à s'affranchir des représentations du passé. Parce que c'est le plus documenté -en particulier dans la fiction-, le plus commenté aussi, et surtout le plus exposé. Ni la loi (abolition de l'esclavage en 1865 ou fin de la ségrégation raciale en 1964), ni les discours humanistes de Martin Luther King, ni le militantisme radical de Malcolm X, ni l'éloquence et la finesse d'esprit de James Baldwin, ni la prose virtuose de Toni Morrison, ni même la lutte armée des Black Panthers, ne sont venus à bout des injustices et de la violence, sociale comme policière, qu'endurent les Noirs.

Si le racisme pouvait être éradiqué avec des arguments cartésiens, cela se saurait.

Pour l'intellectuel Ta-Nehisi Coates, auteur du remarquable pamphlet Une colère noire, dans lequel il explique à son fils le sort réservé depuis toujours à sa communauté dans ce pays, et la rage qui en découle, le racisme est inscrit dans l'ADN des États-Unis. "Si tu es né noir, tu es né en prison", disait déjà Malcolm X. Sous-entendu: si tu as la peau foncée, tu ne peux espérer t'émanciper, tu seras toujours comptable des mauvaises actions des autres "corps noirs". Une petite lueur d'espoir est toutefois apparue récemment. Un changement d'approche, plus spontané que véritablement coordonné sans doute, qui pourrait d'ici une ou deux générations accoucher d'esprits moins étriqués et moins pollués par les préjugés raciaux. Il faut d'abord se souvenir que l'américanisation de la planète s'est faite en grande partie grâce au soft power, cette doctrine qui consiste à influencer les individus en les bombardant pacifiquement de biens (McDo, Coca-Cola et compagnie) et de produits culturels (de Disney à la saga Star Wars). Cette redoutable doctrine est aujourd'hui recyclée au profit de la cause noire. On s'explique. Plusieurs films et séries à succès récents ont repris les attributs de films mainstream mais en y greffant des acteurs noirs. À la différence de la Blaxploitation donc, qui produisait des films faits par des Noirs pour exalter la fierté et la virilité afro-américaine, ici, le message politique est enrobé dans un divertissement qui parle à tous les publics. Jordan Peele a ouvert la voie avec Get Out en 2017. Dans un genre plus blanc que blanc, le film d'horreur, il montre non seulement que les Noirs maîtrisent parfaitement les codes du thriller horrifique, mais qu'ils peuvent même le réinventer en y greffant une effrayante parabole sur la nature du racisme. Spike Lee enfonce le clou avec BlacKkKlansman l'année suivante, dans lequel un flic noir infiltre le KKK. Son attaque du suprémacisme blanc est l'un des ingrédients, mais pas le seul, d'une comédie policière délirante.

D'autres films et séries se sont engouffrés dans la brèche mentale. Et notamment Black Panther en 2018, le premier film de super-héros noirs. Gros carton mondial. Ou Watchmen, l'adaptation en série télé du célèbre comics de Dave Gibbons et Alan Moore. En donnant le premier rôle à une justicière noire, Sister Night, qui ne figure pas dans la BD originale, et en plaçant au coeur de l'intrigue la ville de Tulsa, théâtre d'un massacre ethnique en 1921, Damon Lindelof fait un cours d'Histoire sous couvert de pop culture. Une forme de réappropriation culturelle particulièrement rusée et efficace. On atteint le summum du raffinement et de l'entrisme quand un classique de la littérature SF est détourné en plaidoyer pro-Noirs alors que son romancier était un raciste notoire. En l'occurrence H.P. Lovecraft, dont l'univers fantastique perfuse Lovecraft Country, la nouvelle série HBO. Autant d'initiatives rafraîchissantes qui utilisent sans complexe le puissant levier du divertissement pour éveiller les consciences et banaliser la présence des Noirs à l'écran. Et par ricochet, qui sait, dans la vie de tous les jours.

Le cas des Noirs aux États-Unis est sans doute le plus symptomatique de cet échec à s'affranchir des représentations du passé. Parce que c'est le plus documenté -en particulier dans la fiction-, le plus commenté aussi, et surtout le plus exposé. Ni la loi (abolition de l'esclavage en 1865 ou fin de la ségrégation raciale en 1964), ni les discours humanistes de Martin Luther King, ni le militantisme radical de Malcolm X, ni l'éloquence et la finesse d'esprit de James Baldwin, ni la prose virtuose de Toni Morrison, ni même la lutte armée des Black Panthers, ne sont venus à bout des injustices et de la violence, sociale comme policière, qu'endurent les Noirs. Pour l'intellectuel Ta-Nehisi Coates, auteur du remarquable pamphlet Une colère noire, dans lequel il explique à son fils le sort réservé depuis toujours à sa communauté dans ce pays, et la rage qui en découle, le racisme est inscrit dans l'ADN des États-Unis. "Si tu es né noir, tu es né en prison", disait déjà Malcolm X. Sous-entendu: si tu as la peau foncée, tu ne peux espérer t'émanciper, tu seras toujours comptable des mauvaises actions des autres "corps noirs". Une petite lueur d'espoir est toutefois apparue récemment. Un changement d'approche, plus spontané que véritablement coordonné sans doute, qui pourrait d'ici une ou deux générations accoucher d'esprits moins étriqués et moins pollués par les préjugés raciaux. Il faut d'abord se souvenir que l'américanisation de la planète s'est faite en grande partie grâce au soft power, cette doctrine qui consiste à influencer les individus en les bombardant pacifiquement de biens (McDo, Coca-Cola et compagnie) et de produits culturels (de Disney à la saga Star Wars). Cette redoutable doctrine est aujourd'hui recyclée au profit de la cause noire. On s'explique. Plusieurs films et séries à succès récents ont repris les attributs de films mainstream mais en y greffant des acteurs noirs. À la différence de la Blaxploitation donc, qui produisait des films faits par des Noirs pour exalter la fierté et la virilité afro-américaine, ici, le message politique est enrobé dans un divertissement qui parle à tous les publics. Jordan Peele a ouvert la voie avec Get Out en 2017. Dans un genre plus blanc que blanc, le film d'horreur, il montre non seulement que les Noirs maîtrisent parfaitement les codes du thriller horrifique, mais qu'ils peuvent même le réinventer en y greffant une effrayante parabole sur la nature du racisme. Spike Lee enfonce le clou avec BlacKkKlansman l'année suivante, dans lequel un flic noir infiltre le KKK. Son attaque du suprémacisme blanc est l'un des ingrédients, mais pas le seul, d'une comédie policière délirante. D'autres films et séries se sont engouffrés dans la brèche mentale. Et notamment Black Panther en 2018, le premier film de super-héros noirs. Gros carton mondial. Ou Watchmen, l'adaptation en série télé du célèbre comics de Dave Gibbons et Alan Moore. En donnant le premier rôle à une justicière noire, Sister Night, qui ne figure pas dans la BD originale, et en plaçant au coeur de l'intrigue la ville de Tulsa, théâtre d'un massacre ethnique en 1921, Damon Lindelof fait un cours d'Histoire sous couvert de pop culture. Une forme de réappropriation culturelle particulièrement rusée et efficace. On atteint le summum du raffinement et de l'entrisme quand un classique de la littérature SF est détourné en plaidoyer pro-Noirs alors que son romancier était un raciste notoire. En l'occurrence H.P. Lovecraft, dont l'univers fantastique perfuse Lovecraft Country, la nouvelle série HBO. Autant d'initiatives rafraîchissantes qui utilisent sans complexe le puissant levier du divertissement pour éveiller les consciences et banaliser la présence des Noirs à l'écran. Et par ricochet, qui sait, dans la vie de tous les jours.