Les indices se ramassent à la pelle: le monde s'arrache la jeune poétesse Amanda Gorman, dont le lyrisme conscient a fait mouche lors de l'investiture de Joe Biden (son The Hill We Climb sera d'ailleurs traduit en français par Lous and the Yakuza), le Musée Picasso à Paris célèbre dans une expo le poète derrière le peintre prolifique, les films récitent de la poésie -comme dans Je veux juste en finir de Charlie Kaufman quand le personnage de Lucy déclame des vers tirés de Rotten Perfect Mouth d'Eva H.D., perfusant ainsi le thriller d'une bonne dose de spleen. Même le poète national, ce concept qui sent a priori la naphtaline et le velours usé, est désormais sollicité dans les médias comme un oracle en ces temps troublés -Carl Norac a même prêté sa plume pour adoucir la douleur des proches des victimes du Covid. Sans oublier les lectures poétiques qui se multiplient un peu partout. Exemples: à l'initiative d'Arte, la série Poésie, chapelet de courtes capsules vidéo dans lesquelles une célébrité (de l'animateur Nikos Aliagas au danseur étoile Hugo Marchand) psalmodie un extrait de texte voltigeur, signé Paul Éluard, Sylvia Plath ou Françoise Hardy. Ou encore, toujours en ligne, les rendez-vous de la fondation Thalie, organisme indépendant bruxellois au service des arts visuels et de la littérature. Dans une ambiance de recueillement, des hommes et des femmes (surtout) se succèdent pour désosser face caméra la carrosserie d'un sentiment, d'une douleur, d'un trauma. Des soirées liturgiques qui mettent le réel à distance, le diluent dans le grand fleuve de la parole consolatrice.

Dans les années 80, tu avais réussi ta vie si tu étais trader ou pubard. En 2021, tu as réussi ta vie si tu es... poète. Boutade? À peine.

De Rimbaud à Gainsbourg, dont la commémoration du 30e anniversaire de la mort le 2 mars a remis en lumière ses rapports intimes avec Verlaine, Prévert ou de Nerval, les héros plus ou moins maudits de la rime sont adulés comme des résistants à l'envahisseur du conformisme et du matérialisme carnivore. On loue leur panache, leur subversion, leur génie à transcender la langue. Plus significatif encore de cette soudaine poussée de fièvre: les jeunes écrivains se réapproprient eux aussi ce corpus pour crier leur rage, leur désespoir, dire leurs quatre vérités à ce monde décevant. Entre leurs mains, elle se fait politique, incandescente, radicale. Que ce soit pour dénoncer le racisme et le sexisme chez Lisette Lombé (Brûler, brûler, brûler chez Iconopop) ou pour rendre sa dignité et sa beauté à l'ordinaire et à la précarité chez Simon Johannin (Nous sommes maintenant nos êtres chers chez Allia). "Faire sauter. Faire. Faire. Faire sauter. Écrire, écrire. Accumulation gloutonne. Matière. Matière. Terreau", résume la première.

La poésie n'est plus réservée aux faibles, aux rêveurs, aux bourgeois oisifs. La preuve, le rap l'a adoptée dans les grandes largeurs. Ils y ont juste ajouté du Tabasco. Dans un style souvent cru et sexplicite, les alchimistes du verbe ont compris que cet art oratoire contorsionniste et imagé épousait le rythme saccadé et indiscipliné de leur réalité. C'est la force de la poésie. Dire l'indicible, convoquer l'invisible en parlant aux tripes. On ne compte plus les artistes hip-hop qui compulsent frénétiquement les anthologies pour booster leurs chansons, comme dans ces Pleurs du mal, hommage à Baudelaire de Dinos.

Les uns y cherchent du réconfort, les autres une liberté formelle qui permet de jouir sans entrave. Notamment cette jeunesse fâchée avec la grammaire, instrument d'aliénation silencieux. Un retour à la source en quelque sorte. Si on pense poésie, on pense alexandrins bien peignés et bien ordonnés. Pas nécessairement à ceci: "Con large comme un estuaire/où meurt mon amoureux reflux/tu as la saveur poissonnière/l'odeur de la bite et du cul/la fraîche odeur trouduculière." Du Damso? Non, de l'Apollinaire. Bien avant les cailleras, les francs-tireurs pratiquaient déjà la "métagore", ce néologisme qui désigne une métaphore inséminée par une image trash. Rimes et châtiments!

Les indices se ramassent à la pelle: le monde s'arrache la jeune poétesse Amanda Gorman, dont le lyrisme conscient a fait mouche lors de l'investiture de Joe Biden (son The Hill We Climb sera d'ailleurs traduit en français par Lous and the Yakuza), le Musée Picasso à Paris célèbre dans une expo le poète derrière le peintre prolifique, les films récitent de la poésie -comme dans Je veux juste en finir de Charlie Kaufman quand le personnage de Lucy déclame des vers tirés de Rotten Perfect Mouth d'Eva H.D., perfusant ainsi le thriller d'une bonne dose de spleen. Même le poète national, ce concept qui sent a priori la naphtaline et le velours usé, est désormais sollicité dans les médias comme un oracle en ces temps troublés -Carl Norac a même prêté sa plume pour adoucir la douleur des proches des victimes du Covid. Sans oublier les lectures poétiques qui se multiplient un peu partout. Exemples: à l'initiative d'Arte, la série Poésie, chapelet de courtes capsules vidéo dans lesquelles une célébrité (de l'animateur Nikos Aliagas au danseur étoile Hugo Marchand) psalmodie un extrait de texte voltigeur, signé Paul Éluard, Sylvia Plath ou Françoise Hardy. Ou encore, toujours en ligne, les rendez-vous de la fondation Thalie, organisme indépendant bruxellois au service des arts visuels et de la littérature. Dans une ambiance de recueillement, des hommes et des femmes (surtout) se succèdent pour désosser face caméra la carrosserie d'un sentiment, d'une douleur, d'un trauma. Des soirées liturgiques qui mettent le réel à distance, le diluent dans le grand fleuve de la parole consolatrice. De Rimbaud à Gainsbourg, dont la commémoration du 30e anniversaire de la mort le 2 mars a remis en lumière ses rapports intimes avec Verlaine, Prévert ou de Nerval, les héros plus ou moins maudits de la rime sont adulés comme des résistants à l'envahisseur du conformisme et du matérialisme carnivore. On loue leur panache, leur subversion, leur génie à transcender la langue. Plus significatif encore de cette soudaine poussée de fièvre: les jeunes écrivains se réapproprient eux aussi ce corpus pour crier leur rage, leur désespoir, dire leurs quatre vérités à ce monde décevant. Entre leurs mains, elle se fait politique, incandescente, radicale. Que ce soit pour dénoncer le racisme et le sexisme chez Lisette Lombé (Brûler, brûler, brûler chez Iconopop) ou pour rendre sa dignité et sa beauté à l'ordinaire et à la précarité chez Simon Johannin (Nous sommes maintenant nos êtres chers chez Allia). "Faire sauter. Faire. Faire. Faire sauter. Écrire, écrire. Accumulation gloutonne. Matière. Matière. Terreau", résume la première. La poésie n'est plus réservée aux faibles, aux rêveurs, aux bourgeois oisifs. La preuve, le rap l'a adoptée dans les grandes largeurs. Ils y ont juste ajouté du Tabasco. Dans un style souvent cru et sexplicite, les alchimistes du verbe ont compris que cet art oratoire contorsionniste et imagé épousait le rythme saccadé et indiscipliné de leur réalité. C'est la force de la poésie. Dire l'indicible, convoquer l'invisible en parlant aux tripes. On ne compte plus les artistes hip-hop qui compulsent frénétiquement les anthologies pour booster leurs chansons, comme dans ces Pleurs du mal, hommage à Baudelaire de Dinos. Les uns y cherchent du réconfort, les autres une liberté formelle qui permet de jouir sans entrave. Notamment cette jeunesse fâchée avec la grammaire, instrument d'aliénation silencieux. Un retour à la source en quelque sorte. Si on pense poésie, on pense alexandrins bien peignés et bien ordonnés. Pas nécessairement à ceci: "Con large comme un estuaire/où meurt mon amoureux reflux/tu as la saveur poissonnière/l'odeur de la bite et du cul/la fraîche odeur trouduculière." Du Damso? Non, de l'Apollinaire. Bien avant les cailleras, les francs-tireurs pratiquaient déjà la "métagore", ce néologisme qui désigne une métaphore inséminée par une image trash. Rimes et châtiments!