Depuis les années 90, époque qui a vu déferler une nouvelle vague d'auteurs bien décidés à rompre avec la "BD de papa", il ne se passe pas un semestre sans qu'on ait de ses nouvelles. Donjon, Le Chat du rabbin, Sardine de l'espace, Petit Vampire... Son CV touffu aligne quelques-unes des séries les plus emblématiques de ces 30 dernières années, en solo ou avec la complicité de ses camarades de l'Association ou de l'Atelier des Vosges comme Lewis Trondheim ou Christophe Blain. Cette génération dorée a révolutionné le genre en le sortant du ghetto doré pour en faire un art adulte, en même temps qu'un laboratoire de formes.

Joann Sfar, une étonnante capacité à marier profondeur et légèreté.

Privilégiant le trait dynamique au "beau dessin", son oeuvre se singularise par une étonnante capacité à marier profondeur et légèreté. Chez lui, la philosophie est toujours joyeuse, et la gravité et la tragédie systématiquement atténuées par un humour satiné de sagesse. Si son travail épouse les formes les plus diverses, du roman aux carnets autobiographiques, il célèbre toujours l'imagination. Joann Sfar raconte des histoires inventées de toutes pièces mais qui, même quand elles s'inscrivent dans la trame du Moyen Âge ou du fantastique, parlent de notre époque. Démonstration encore aujourd'hui avec ses trois actus: le nouvel épisode du Chat du rabbin, qui interroge l'identité, questionne le racisme et le colonialisme; le premier tome de La Chanson de Renart, formidable remix du roman historique qui embrasse des thèmes comme l'écologie ou le féminisme; et l'adaptation au cinéma de Petit Vampire, qui propose une réflexion féconde sur l'altérité et sur le consentement.

Une ode à la fiction qui est aujourd'hui concurrencée par la montée en puissance de l'autofiction, observée autant en BD qu'en littérature: parler de soi, ou à défaut d'un personnage réel ou d'un fait divers, est très à la mode. Et pas seulement concurrencée d'ailleurs, mais carrément contestée par des écrivains comme Édouard Louis ou Emmanuel Carrère (Yoga) qui reprochent à la fiction de ne pas être assez politique. Autrement dit, de diluer les problèmes réels -et les responsabilités du coup aussi- sous le vernis créatif.

Étrange sentence qui voudrait nous faire croire qu'il n'y a pas de "vérité" profonde ni d'expérience viscérale dans les oeuvres de Kafka, de Zola, de García Márquez, de Faulkner ou de Kundera. On ne peut s'empêcher de voir dans cette condamnation un effet pervers de l'épuration artistique en cours. Pour museler les "hommes blancs hétéros cisgenres privilégiés" qui ont monopolisé trop longtemps le crachoir, certains sont prêts à assassiner l'art, qui permet justement au "je" de faire l'expérience de l'autre, de se sublimer, de se réinventer parfois. Outre de corseter dangereusement la liberté d'expression, cette position politique radicale conforte la vision d'une société où chaque groupe, sociologique, sexuel ou religieux, se replie sur son petit territoire et finit par se persuader qu'il est supérieur à son voisin. On a vu ce que ça donne à Conflans-Sainte- Honorine en France...

Sans surprise, le matou sort ses griffes quand on aborde ce sujet: "L'outil romanesque, c'est un jeu, c'est un jeu inépuisable, et c'est un jeu qui passe par le monde de la représentation, par le costume, par le masque, par l'animal, par le monstre... La barbarie, c'est quoi? En religion, c'est le littéralisme. Et en littérature, c'est le benêt qui s'imagine que le récit de son quotidien relève de la vérité, ce qui est tout de même un aveuglement pas possible. Ce qui constitue un roman, c'est le maillage de centaines de romans qu'on se transmet depuis la parution du premier roman, c'est-à-dire Le Roman de Renart, à l'occasion duquel il y a sans doute aussi deux cons qui ont dit: "Le roman est mort"."

Pas besoin de vous faire un dessin, le message est clair...

Depuis les années 90, époque qui a vu déferler une nouvelle vague d'auteurs bien décidés à rompre avec la "BD de papa", il ne se passe pas un semestre sans qu'on ait de ses nouvelles. Donjon, Le Chat du rabbin, Sardine de l'espace, Petit Vampire... Son CV touffu aligne quelques-unes des séries les plus emblématiques de ces 30 dernières années, en solo ou avec la complicité de ses camarades de l'Association ou de l'Atelier des Vosges comme Lewis Trondheim ou Christophe Blain. Cette génération dorée a révolutionné le genre en le sortant du ghetto doré pour en faire un art adulte, en même temps qu'un laboratoire de formes. Privilégiant le trait dynamique au "beau dessin", son oeuvre se singularise par une étonnante capacité à marier profondeur et légèreté. Chez lui, la philosophie est toujours joyeuse, et la gravité et la tragédie systématiquement atténuées par un humour satiné de sagesse. Si son travail épouse les formes les plus diverses, du roman aux carnets autobiographiques, il célèbre toujours l'imagination. Joann Sfar raconte des histoires inventées de toutes pièces mais qui, même quand elles s'inscrivent dans la trame du Moyen Âge ou du fantastique, parlent de notre époque. Démonstration encore aujourd'hui avec ses trois actus: le nouvel épisode du Chat du rabbin, qui interroge l'identité, questionne le racisme et le colonialisme; le premier tome de La Chanson de Renart, formidable remix du roman historique qui embrasse des thèmes comme l'écologie ou le féminisme; et l'adaptation au cinéma de Petit Vampire, qui propose une réflexion féconde sur l'altérité et sur le consentement. Une ode à la fiction qui est aujourd'hui concurrencée par la montée en puissance de l'autofiction, observée autant en BD qu'en littérature: parler de soi, ou à défaut d'un personnage réel ou d'un fait divers, est très à la mode. Et pas seulement concurrencée d'ailleurs, mais carrément contestée par des écrivains comme Édouard Louis ou Emmanuel Carrère (Yoga) qui reprochent à la fiction de ne pas être assez politique. Autrement dit, de diluer les problèmes réels -et les responsabilités du coup aussi- sous le vernis créatif. Étrange sentence qui voudrait nous faire croire qu'il n'y a pas de "vérité" profonde ni d'expérience viscérale dans les oeuvres de Kafka, de Zola, de García Márquez, de Faulkner ou de Kundera. On ne peut s'empêcher de voir dans cette condamnation un effet pervers de l'épuration artistique en cours. Pour museler les "hommes blancs hétéros cisgenres privilégiés" qui ont monopolisé trop longtemps le crachoir, certains sont prêts à assassiner l'art, qui permet justement au "je" de faire l'expérience de l'autre, de se sublimer, de se réinventer parfois. Outre de corseter dangereusement la liberté d'expression, cette position politique radicale conforte la vision d'une société où chaque groupe, sociologique, sexuel ou religieux, se replie sur son petit territoire et finit par se persuader qu'il est supérieur à son voisin. On a vu ce que ça donne à Conflans-Sainte- Honorine en France... Sans surprise, le matou sort ses griffes quand on aborde ce sujet: "L'outil romanesque, c'est un jeu, c'est un jeu inépuisable, et c'est un jeu qui passe par le monde de la représentation, par le costume, par le masque, par l'animal, par le monstre... La barbarie, c'est quoi? En religion, c'est le littéralisme. Et en littérature, c'est le benêt qui s'imagine que le récit de son quotidien relève de la vérité, ce qui est tout de même un aveuglement pas possible. Ce qui constitue un roman, c'est le maillage de centaines de romans qu'on se transmet depuis la parution du premier roman, c'est-à-dire Le Roman de Renart, à l'occasion duquel il y a sans doute aussi deux cons qui ont dit: "Le roman est mort"." Pas besoin de vous faire un dessin, le message est clair...