À quoi bon se lever le matin? À quoi bon se nourrir? À quoi bon lutter contre le courant? À quoi bon élever ses enfants? À quoi bon prendre soin de ses proches? À quoi bon se cultiver? Je caricature, il reste un peu de place pour des moments de joie, mais la fenêtre se rétrécit de jour en jour. Je fais d'ailleurs souvent le même rêve: je suis assis dans mon divan et soudain une terrible stupeur me paralyse. Je devrais être effrayé mais je me sens au contraire apaisé, libéré du poids écrasant du réel.

Je me ressaisis en me rappelant que je suis mal placé pour me plaindre. Après tout, j'ai encore un travail, je tiens sur mes deux jambes, je mange à ma faim, j'ai de quoi m'occuper l'esprit et le corps et je ne suis pas claquemuré dans 50 mètres carrés avec deux enfants en bas âge. Autant de "bonnes nouvelles" qui devraient m'inciter à relativiser mon "malheur", à fuir l'auto-apitoiement, et à entretenir plutôt un certain optimisme. Si pas pour moi, par solidarité pour ceux qui ont des raisons de broyer du noir. La liste est longue: les artistes, les coiffeurs, les profs d'histoire, les soignants... Mes "sacrifices" jusqu'ici n'ont rien de très glorieux: un expresso surtarifé par-ci, quelques déplacements récréatifs par-là, au pire une vague menace sur mes prochaines vacances. Pourquoi ce vertige alors? Parce qu'au-delà de la crise sanitaire, c'est le sens même de l'existence qu'est venue brouiller cette pandémie.

Au-delà de la crise sanitaire, c'est le sens même de l'existence qu'est venue brouiller cette pandémie.

Moins que la réclusion dont je m'accommode fort bien ayant toujours aimé la compagnie des livres et des BD, et malgré la présence envahissante d'un ado en pleine tempête hormonale qui semble heureusement ne pas prendre la mesure de la situation, je crois que ce qui me mine le plus le moral c'est d'assister impuissant à la faillite d'un modèle qui promettait monts et merveilles. Le virus accélère un processus de décomposition déjà en cours. Mon accablement actuel est donc imprégné, comme par anticipation, de la nostalgie des valeurs que ce monde en train de sombrer prétendait défendre (égalité, humanisme, foi dans la raison...) mais qui ont été détournées au profit exclusif du... profit. La supercherie ne pouvait plus durer. À bout de souffle, le système capitaliste montre son vrai visage: la culture, hier sacrée ou subversive, est devenue une variable d'ajustement sanitaire comme les autres. Les réseaux sociaux, qui allaient démocratiser le savoir et propager les valeurs universelles, ont semé la discorde, la division, la haine et la violence. Même le choix, "biopolitique" comme l'aurait qualifié Michel Foucault, de placer la vie au-dessus de tout n'est pas innocent ou désintéressé. "Dans la réponse aujourd'hui surpuissante de nos autorités, on constate combien la mort nous est devenue intolérable, à nous, populations civilisées à la médecine performante. Nous refusons, d'une certaine manière, de considérer le caractère mortel des existences: garantir la vie purement biologique est devenu une préoccupation majeure", observe le philosophe Guillaume le Blanc dans Télérama. "Un souci qui vire presque à l'obsession: on cherche à sauver la vie, à tout prix, quitte à suspendre tous ses aspects non strictement biologiques -social, culturel, affectif, psychique-, qui, pourtant, comme le dit l'OMS, définissent aussi la santé publique."

Que faire face à cette trahison des idéaux? Il peut être tentant de baisser les bras, de laisser l'incendie se propager, au risque de voir proliférer les complotants, les populistes, les diviseurs, les barbares, les ignares, les cyniques. Mais on peut aussi, comme nous y invite la philosophe Cynthia Fleury, s'appuyer sur les nouvelles générations qui désirent transformer autrement le monde, "faire Histoire alors même que les thèses de la fin de l'Histoire ont été si prégnantes". Passer le relais en somme. Je regarde mon fils se délecter de son premier James Bond, avec un Sir Sean Connery bravant les forces du mal, et je me dis qu'il reste malgré tout une petite lueur d'espoir. De toute façon, il est trop tard pour être pessimiste...

À quoi bon se lever le matin? À quoi bon se nourrir? À quoi bon lutter contre le courant? À quoi bon élever ses enfants? À quoi bon prendre soin de ses proches? À quoi bon se cultiver? Je caricature, il reste un peu de place pour des moments de joie, mais la fenêtre se rétrécit de jour en jour. Je fais d'ailleurs souvent le même rêve: je suis assis dans mon divan et soudain une terrible stupeur me paralyse. Je devrais être effrayé mais je me sens au contraire apaisé, libéré du poids écrasant du réel.Je me ressaisis en me rappelant que je suis mal placé pour me plaindre. Après tout, j'ai encore un travail, je tiens sur mes deux jambes, je mange à ma faim, j'ai de quoi m'occuper l'esprit et le corps et je ne suis pas claquemuré dans 50 mètres carrés avec deux enfants en bas âge. Autant de "bonnes nouvelles" qui devraient m'inciter à relativiser mon "malheur", à fuir l'auto-apitoiement, et à entretenir plutôt un certain optimisme. Si pas pour moi, par solidarité pour ceux qui ont des raisons de broyer du noir. La liste est longue: les artistes, les coiffeurs, les profs d'histoire, les soignants... Mes "sacrifices" jusqu'ici n'ont rien de très glorieux: un expresso surtarifé par-ci, quelques déplacements récréatifs par-là, au pire une vague menace sur mes prochaines vacances. Pourquoi ce vertige alors? Parce qu'au-delà de la crise sanitaire, c'est le sens même de l'existence qu'est venue brouiller cette pandémie. Moins que la réclusion dont je m'accommode fort bien ayant toujours aimé la compagnie des livres et des BD, et malgré la présence envahissante d'un ado en pleine tempête hormonale qui semble heureusement ne pas prendre la mesure de la situation, je crois que ce qui me mine le plus le moral c'est d'assister impuissant à la faillite d'un modèle qui promettait monts et merveilles. Le virus accélère un processus de décomposition déjà en cours. Mon accablement actuel est donc imprégné, comme par anticipation, de la nostalgie des valeurs que ce monde en train de sombrer prétendait défendre (égalité, humanisme, foi dans la raison...) mais qui ont été détournées au profit exclusif du... profit. La supercherie ne pouvait plus durer. À bout de souffle, le système capitaliste montre son vrai visage: la culture, hier sacrée ou subversive, est devenue une variable d'ajustement sanitaire comme les autres. Les réseaux sociaux, qui allaient démocratiser le savoir et propager les valeurs universelles, ont semé la discorde, la division, la haine et la violence. Même le choix, "biopolitique" comme l'aurait qualifié Michel Foucault, de placer la vie au-dessus de tout n'est pas innocent ou désintéressé. "Dans la réponse aujourd'hui surpuissante de nos autorités, on constate combien la mort nous est devenue intolérable, à nous, populations civilisées à la médecine performante. Nous refusons, d'une certaine manière, de considérer le caractère mortel des existences: garantir la vie purement biologique est devenu une préoccupation majeure", observe le philosophe Guillaume le Blanc dans Télérama. "Un souci qui vire presque à l'obsession: on cherche à sauver la vie, à tout prix, quitte à suspendre tous ses aspects non strictement biologiques -social, culturel, affectif, psychique-, qui, pourtant, comme le dit l'OMS, définissent aussi la santé publique." Que faire face à cette trahison des idéaux? Il peut être tentant de baisser les bras, de laisser l'incendie se propager, au risque de voir proliférer les complotants, les populistes, les diviseurs, les barbares, les ignares, les cyniques. Mais on peut aussi, comme nous y invite la philosophe Cynthia Fleury, s'appuyer sur les nouvelles générations qui désirent transformer autrement le monde, "faire Histoire alors même que les thèses de la fin de l'Histoire ont été si prégnantes". Passer le relais en somme. Je regarde mon fils se délecter de son premier James Bond, avec un Sir Sean Connery bravant les forces du mal, et je me dis qu'il reste malgré tout une petite lueur d'espoir. De toute façon, il est trop tard pour être pessimiste...