Aujourd'hui, j'ai envie de vous parler de quelque chose que j'ai aimé cette semaine et qui n'a pas grand-chose à voir avec Internet, ses buzz, ses vaines guéguerres, ses lynchages-minute et ses fausses idoles, au sens le plus biblique du terme (Éric Zemmour, Mona Chollet...). Il s'agit d'un bouquin de 1959, The Magic Christian, écrit par Terry Southern. Qui lui, en était une vraie de vraie, d'idole. Tenez, voici son CV: alors que résidant à Paris et fréquentant l'intelligentsia bohème de l'époque, il convainc Maurice Girodias de publier Le Festin nu de William Burroughs chez Olympia Press. Dans la foulée, il y sort lui-même Candy, un pastiche érotique du Candide de Voltaire qui rencontrera, quelques années plus tard, un succès énorme aux États-Unis et qu'il a coécrit sous pseudonyme avec le poète Mason Hoffenberg. Attention, c'est ici que ça commence à devenir touffu. D'abord, Southern aide à faire connaître des auteurs aujourd'hui classiques mais à l'époque toujours vus comme carrément sulfureux: Burroughs donc, mais aussi Hubert Selby Jr, William Gaddis, Henry Miller et Jean Genet. Après, le voilà journ...

Aujourd'hui, j'ai envie de vous parler de quelque chose que j'ai aimé cette semaine et qui n'a pas grand-chose à voir avec Internet, ses buzz, ses vaines guéguerres, ses lynchages-minute et ses fausses idoles, au sens le plus biblique du terme (Éric Zemmour, Mona Chollet...). Il s'agit d'un bouquin de 1959, The Magic Christian, écrit par Terry Southern. Qui lui, en était une vraie de vraie, d'idole. Tenez, voici son CV: alors que résidant à Paris et fréquentant l'intelligentsia bohème de l'époque, il convainc Maurice Girodias de publier Le Festin nu de William Burroughs chez Olympia Press. Dans la foulée, il y sort lui-même Candy, un pastiche érotique du Candide de Voltaire qui rencontrera, quelques années plus tard, un succès énorme aux États-Unis et qu'il a coécrit sous pseudonyme avec le poète Mason Hoffenberg. Attention, c'est ici que ça commence à devenir touffu. D'abord, Southern aide à faire connaître des auteurs aujourd'hui classiques mais à l'époque toujours vus comme carrément sulfureux: Burroughs donc, mais aussi Hubert Selby Jr, William Gaddis, Henry Miller et Jean Genet. Après, le voilà journaliste, intéressé par les drogues, le porno et Hollywood. Ses articles sont drôles, décapants, très personnels et aujourd'hui considérés comme précurseurs historiques du nouveau journalisme américain des années 60 et même du reportage gonzo. Il coécrit sinon plus ou moins à la même époque quelques petits scénarios: Docteur Folamour, Le Kid de Cincinnati, Barbarella, Easy Rider... Anecdote rigolote: John, George, Paul et Ringo, des potes à lui, calent en guise d'hommage sa trombine sur la pochette de leur "séminal" album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band et puisque l'on parle des Beatles, on peut voir Ringo Starr tenir le second rôle dans l'adaptation cinématographique de The Magic Christian, sortie dix ans après le roman et que Southern a également coscénarisée, sans toutefois trop suivre le livre à la lettre. Ce film n'a pas fort bonne réputation. Peter Sellers et Ringo Starr y cabotinent grave, Christopher Lee y apparaît en Comte Dracula (sans blague), Raquel Welsh pas fort habillée, Roman Polanski fait coucou #himtoo, et deux Monty Python, John Cleese et Graham Chapman, n'y jouent que parce qu'ils ont écrit une version du scénario qui n'a pas été retenue par la production. La bande originale, en partie composée par Paul McCartney pour le groupe Badfinger, est par contre restée davantage dans les mémoires. Quant au bouquin, s'il reste assez connu dans le monde anglophone, il ne me semble pas qu'il ait un jour été traduit en français et on ne peut pas non plus dire que l'on tombe régulièrement dessus dans les rayons des librairies anglophones, du moins à Bruxelles. Moi, en tous cas, c'est chez un soldeur bien connu des désoeuvrés du dimanche après-midi que j'ai trouvé mon exemplaire: une édition américaine de 1996, 150 pages, le tout pour un euro. Ce qui en dit tout de même long sur la valeur commerciale lui étant accordée sous nos latitudes. The Magic Christian se lit assez vite et, même si l'humour est régulièrement daté, le livre provoque toujours quelques gros éclats de rire. C'est l'histoire, décousue (quasi une suite d'anecdotes sans véritable arc narratif, ni fin...), de Guy Grand, un milliardaire qui décide de claquer une partie de sa fortune dans l'élaboration de blagues aussi douteuses que sophistiquées. Southern n'explique pas vraiment les motifs de son personnage et ne surligne jamais les choses mais il devient assez vite évident que ce Guy Grand est une sorte d'incarnation précédente de Tyler Durden, l'antihéros de Fight Club. Comme le dit le quatrième de couverture, le personnage semble en effet en guerre contre "l'obsession américaine pour la grandeur, la dureté, l'argent, la télévision, les armes et le sexe". C'est toutefois beaucoup moins violent et plus satirique que du côté de Chuck Palahniuk, carrément même plus Gaston Lagaffe. Guy Grand ne fait pas exploser d'immeubles et ne forme pas de milice révolutionnaire. Il invite plutôt un passant à manger une contravention contre 500 dollars, sabote des émissions de télévision et des matchs de boxe, ouvre des magasins temporaires de vente à perte, provoque des émeutes et organise une croisière abominable sur un bateau de luxe transformé en attraction piégée. C'est donc régulièrement absurde et à en lire les critiques sur Good Reads, ça passe aussi au-dessus de la citrouille de pas mal de lecteurs contemporains. Moi, j'ai aimé, aussi parce que malgré la soixantaine d'années qui nous sépare du moment de son écriture, The Magic Christian reste souvent assez moderne, surtout quand il charge la société du spectacle et ses manipulations cyniques du public. J'ai bien entendu aussi aimé parce que je suis complètement snob avec ces choses-là. Tellement snob que je pense même que les existences de ce livre et de Terry Southern posent en fait des questions vertigineuses sur notre époque: déjà, pourquoi, malgré le CV impeccable du bonhomme et son statut d'icône de la contre-culture des fifties/sixties, ce type n'a pas été plus traduit? Pourquoi est-il aujourd'hui sinon oublié, du moins largement méconnu? Et puis, aussi, un peu plus en rapport avec les zinzins de l'Internet, si une telle célébrité des années soixante ne jouit aujourd'hui que d'un statut culte alors que c'était il y a 50 ans une figure médiatique de premier plan, que restera-t-il justement des Éric Zemmour, Mona Chollet et autres emballements du moment en 2070? Et si votre réponse est "pas grand-chose, sans doute", pourquoi dès lors en faire un tel foin? En vous remerciant, bonsoir.