Howard Cruse est décédé ce mardi 26 novembre 2019, des suites d'un cancer. Il avait 75 ans. Nous republions à cette occasion notre interview avec le dessinateur parue initialement dans le Focus du 30 mai dernier.

Être fils de prédicateur, homosexuel et dessinateur de comics underground quand on a grandi dans les années 50 dans l'État d'Alabama, dans le sud des États-Unis n'est pas le plus simple des plans de carrière. Ce fut pourtant celui d'Howard Cruse, un pionnier de la BD outre-Atlantique, dont l'allure de petit vieux sympathique ne laisse aujourd'hui rien deviner de l'âme de guerrier qui lui fut nécessaire hier pour s'affirmer en tant que dessinateur gay. Un parcours qu'il évoque avec nous face à ses originaux -de sa première série Barefootz obligatoirement asexuée, jusqu'à Wendel (voir ci-dessous) en passant par son roman graphique Un monde de différence, récompensé à Angoulême en 2002 et bientôt réédité.

Est-ce qu'on peut dire que vous vous êtes découvert dessinateur avant de vous savoir gay?

Absolument. Le dessin, j'ai toujours voulu en faire mon métier. C'est pour ça que j'ai été un hippie du dimanche malgré l'époque. Je n'ai pas tout à fait suivi le slogan de Timothy Leary "Turn on, turn in, drop out" (qu'on peut traduire par "Vas-y, mets-toi en phase, et décroche", NDLR): je n'ai pas décroché parce que je voulais déjà avoir une carrière de dessinateur, je ne me droguais que le week-end! Quant à ma sexualité, je suis tombé amoureux d'un garçon quand j'avais douze ans. J'ai commencé à me dire que j'étais peut-être gay, mais à cette époque, tous les livres disaient que c'était une chose terrible. Je me disais que c'était mal, un grand secret. J'ai grandi dans un monde où je me croyais le seul de mon espèce! Ça a changé avec le collège puis l'université, mais j'ai en tout cas compris très vite que je ne devais surtout pas en parler si je voulais avoir une carrière "mainstream" dans la BD.

Votre première série de strips d'humour un peu absurde, Barefootz, n'a effectivement rien à voir avec l'homosexualité...

C'était une obligation: le "comics code" de l'époque interdisait spécifiquement d'en parler. Si on brisait ce principe, on était blacklisté de tous les circuits de distribution. Ça a changé en 1973, quand la Cour suprême a assoupli l'interprétation de ces règles de censure, mais ce n'est que vers 1976 que j'ai osé intégrer un personnage vaguement gay dans Barefootz, une sorte d'artiste frustré et sous-évalué auquel je me suis beaucoup identifié! (rires) C'est à cette époque que je suis parti pour New York. Je voulais faire partie du mouvement de libération qui était en train de se lever, tout en poursuivant mon métier dans les comics, mais toujours en compartimentant ces deux vies.

Le milieu de la BD underground n'était pas plus "gay friendly" que les autres?

Non, c'est même le contraire. Dans la contre-culture, dans la caricature, dans le comics, il y avait beaucoup d'homophobie. Cette attitude qui voulait que les mecs étaient les seuls vrais révolutionnaires... Les gays n'existaient pas et les femmes encore moins! Ce sont d'ailleurs les autrices et les lesbiennes qui ont été les premières à sortir du placard, en créant leurs propres magazines, leurs propres réseaux de distribution -elles m'ont beaucoup influencé. Et dans la représentation que les dessinateurs se faisaient des gays, on a dû tout détruire, brique par brique.

Jusqu'à devenir le rédacteur en chef, en 1980, du premier magazine BD mainstream et homo, Gay Comix?

C'est l'éditeur, un ami, qui m'a demandé d'occuper cette fonction: il me savait gay depuis des années, et j'ai compris qu'il était temps qu'on devienne plus visibles partout, y compris chez les cartoonistes. Ce fut une plateforme formidable pour les auteurs gays et lesbiennes qui avaient toujours pensé qu'ils devaient se planquer. On a eu l'occasion d'enfin faire des récits avec de la substance, de vraies histoires dans la vraie vie. C'était ça, la ligne: des gays dessinent leur vie. Et c'était révolutionnaire.

Avec le recul, comme regardez-vous l'évolution de cette "BD gay" qui s'est a priori normalisée?

C'est toujours compliqué, avec d'autres combats: la chaîne HBO a pendant longtemps pensé faire une série télé de Wendel, elle était très ouverte aux histoires gays. Puis soudain, il y en a eu trop, entre autres avec Six Feet Under. Des gays c'est OK, mais pas trop quand même... Par contre, je remarque qu'il y a dans le comics américain actuel un véritable boom des BD transgenres. C'est le nouvel ajustement du monde, la nouvelle thématique. Elle exprime un besoin d'exister, d'être visible, qui me semble très parallèle aux premiers mouvements de libération des gays. C'est le gros topic du moment.

Ni masque, ni thème

L'homosexualité en bande dessinée n'est plus un combat à mener. Reste toujours à en banaliser la représentation.

Les combats des années 70 et les BD engagées d'auteurs comme Copi, Alex Barbier ou Annie Goetzinger n'auront pas été vains: l'homosexualité est presque devenue banale en bande dessinée, même mainstream ou tout public. Des séries ados comme Tamara ou Les Nombrils ont intégré des homos et leurs histoires d'amour à leurs récits d'humour sans risquer le renvoi ou la censure. Dans le manga, qui n'aime rien plus que de segmenter ses marchés, les "yaoi" et les "men's love" forment de véritables genres identifiés pour ce qu'ils sont, soit des récits sentimentaux et homosexuels destinés l'un au public hétéro, l'autre au public gay (?). Et aujourd'hui, plus aucun auteur ne pense devoir cacher son homosexualité pour espérer bosser. Reste encore à en faire un "non-sujet" pour marquer une nouvelle étape dans l'évolution des moeurs. Une tâche que se sont donnée consciemment ou non des auteurs comme Lisa Mandel (voir ci-contre) ou Pochep, lequel a par exemple bien conscience que ses combats, quand il en a, n'ont plus rien à voir avec ceux d'Howard Cruse. "Démontrer son existence, afficher sa présence, ce n'est en soi plus le sujet, la société a heureusement énormément progressé, même s'il restera toujours des choses à faire en termes de visibilité. Je ne me suis senti personnellement militant que lorsqu'il a fallu réagir aux mouvements contre le Mariage pour tous, j'ai alors participé de près à des albums collectifs (Projet 17 mai, NDLR) dont les profits étaient reversés à SOS Homophobie, mais en sentant tout de suite les limites du principe: nos albums étaient achetés par des gens déjà acquis à la cause. Maintenant, j'ai adopté une autre démarche, peut-être militante elle aussi: on ne masque pas les choses, mais on n'en fait pas non plus une thématique en soi. Être homo, ça peut juste être normal, banal."

Autofiction et état de fait

Auteur né avec l'explosion des blogs BD il y a une dizaine d'années, au sein desquels l'autofiction s'est imposée comme premier principe narratif, Pochep a naturellement fait évoluer des personnages qui lui ressemblaient. "Il y a beaucoup de ma vie extrapolée dans mes histoires, il était donc normal que l'homosexualité soit abordée, puisque je le suis. Mais ce n'est jamais une thématique appuyée, juste un état de fait, et pas une revendication." Ainsi son dernier et hilarant album Vieille peau (Fluide Glacial), qui s'amuse et se moque de la crise de la cinquantaine de son personnage, et dont on oublie parfois qu'il est gay, puisque ce n'est pas le sujet. "Mon personnage est juste tel qu'il est, dans ses défauts, ses angoisses, sa séduction, sa sexualité... J'espère que les lecteurs hétéros peuvent le trouver sympa et drôle, et s'y identifier."

Bibliographie subjective

Kake Comics (1968), de Tom of Finland

La culture gay ne serait pas ce qu'elle est sans le peintre et dessinateur finlandais Touko Vatio Laaksonen, qui envoie dès 1957 sous le nom de Tom of Finland ses dessins homoérotiques à la revue américaine Physique Pictorial. Sa renommée et son esthétique explosent dans les années 70, en grande partie via ses Kake comics, du nom de l'alter ego qu'il s'y invente à la Kerouac, cuir et moustache en plus. Sulfureux et subversifs, les Kake Comics ont fait l'objet d'une anthologie chez Taschen.

Gai Comix (1981), de Ralf König

En Allemagne, puis en France, c'est en ajoutant à l'imagerie gay une bonne dose d'humour gros nez et de sociologie à la Claire Bretécher que Ralf König a sorti la BD homo de ses ghettos, touchant un lectorat plus large. S'il devient célèbre en 1987 avec Les Nouveaux Mecsou la série Conrad et Pauldans les années 90, il publie ses premiers Gai Comix en français dès 1981. Léger mais sans tabou, König suit depuis au plus près l'évolution de la société et de sa communauté.

Wendel (1983), de Howard Cruse

La simplicité au service de l'émancipation -histoire de prouver que les gays sont des hommes comme les autres: Howard Cruse crée le personnage de Wendel en 1983 dans le magazine The Advocate. Un jeune gay attachant, sensible et pas "queer" pour un sou, qui deviendra rapidement l'un des porte-voix de sa communauté aux États-Unis, et l'un des témoignages les plus parlants sur leurs années 80, brisées par le sida.

Princesse aime princesse (2008), de Lisa Mandel

L'homosexualité n'est définitivement plus un tabou. Reste peut-être à en banaliser le principe, en l'intégrant comme d'autres paramètres dans des BD qui parlent surtout d'autre chose. Lisa Mandel ne change ainsi rien à ses manières quand elle crée des albums comme Princesse aime princesseou Super Rainbow: un humour désopilant au service de parodies de genre comme le conte ou le récit de super-héros, et où des filles aiment des filles.