Le festival Poésie Moteur était le point final d'un mois de manifestations poétiques, auréolées d'interventions de poètes venant entre autres d'Haïti, de Haute-Savoie et du Canada, mais surtout par des talents cachés dans l'audience et élevant leur voix spécialement pour cette occasion. Les têtes pensantes de ces deux jours de déclamations sont des profils tout aussi différents qu'ils ont apporté une dimension bigarrée à ce Poésie Moteur 3.0. En allant à la rencontre des organisateurs lors du montage, nous découvrons des créativités en ébullition, mais aussi énormément de générosité.

Parole donnée à l'un des créateurs de Poésie Moteur

Notre premier interlocuteur, Hugo Fontaine, peintre devenu grand vadrouilleur, tergiversait entre la chanson française et la poésie. La décision a été prise lors de ses itinérances à Barcelone, en Savoie et non pas à Tournai. "Tout jeune, j'étais très mauvais en orthographe. Je me suis permis des choses. J'ai trouvé un élan de liberté totale en faisant des fautes." Rien ne l'incitait à se lancer lorsqu'il était adolescent. Les cercles de poètes ne rassemblaient que des personnes de la même tranche d'âge, de la région, sans réellement de renouveau. "Les rencontres étaient fermées. Pour aller ailleurs ensuite, c'est compliqué, tu es toujours sollicité par les mêmes personnes. C'est aussi le principe d'inviter des poètes qui viennent de loin pour ouvrir le champ d'action et créer des rencontres entre tout le monde. Trois Savoyards viennent d'arriver à Tournai, parce que leur ami -Seream- fait partie des poètes invités. Une Bretonne est venue une fois, se disant que quelque chose d'étrange se déroulait ici. On propose plusieurs langues, chacun est une langue." La poésie n'est pas inhérente à l'histoire de Tournai. Poésie Moteur est venu dynamiter ces huis clos. "On essaye de tout défaire, de montrer que la poésie est vivante, ouverte. Qu'elle peut être populaire."

Démocratiser le maniement des mots

Manifestement, la poésie est loin d'être perçue comme un art de niche à Tournai. Les plumes frissonnantes et aguerries de Seream, Françoise Lison-Leroy et de James Noël ont laissé une part de cake aux courageux de la scène ouverte, ahurissante d'émotion et d'ouverture. Certains participants l'attendaient impatiemment. Tant et si bien que l'un d'entre eux, présent à chaque édition, a eu du mal à respecter les 5 minutes maximum. Les scènes ouvertes ne sont plus si nombreuses à Tournai, celle qui nous vient à l'esprit est le bar La Mauvaise Herbe, quai st Brice, fermée en 2016. Entre rap, slam et poésie, la frontière est fine. "On voit bien que ça a allumé quelque chose. Il y a des langues brutales, des langues amusantes. On peut faire énormément de choses." Un professeur de Don Bosco l'a bien compris, conviant deux de ses jeunes élèves de formation technique à créer une petite mise en scène et à faire face au public. Croisé dans l'audience, il était déjà fou d'enthousiasme. On le comprend lorsqu'on voit deux petits gars répéter Liberté de Paul Eluard après lui avec amusement... Quelle plus belle manière de rendre la poésie populaire ?

Les jeunes élèves de Don Bosco et leur professeur sur la scène de Poésie Moteur à Tournai. © Benoit Dochy

Du dénuement de Vitrine Fraiche à sa revigoration

De purs moments d'expérimentation, dans un lieu qui l'est encore plus. Pensée en étroite collaboration avec Bertrand Bostaille, le gérant des lieux, l'histoire de Poésie Moteur est inextricablement liée à celle de Vitrine Fraiche. Artiste et créateur, ce grand monsieur respirant la gentillesse cherche à pallier le vide de nombreuses surfaces commerciales du centre-ville tournaisien, en y organisant des expositions artistiques, toujours avec la complicité des propriétaires.

Ce lieu autogéré est central dans le piétonnier malgré son inactivité et son silence hivernal. Clairement insalubre, il est inhabitable. Les travaux seraient tellement lourds, qu'il est inenvisageable de le louer. Les vers scandés et la décoration le sertissant l'ont fait détonner ces 13 et 14 avril. Camille Nicole et son amie Marie se sont chargées d'embellir cet endroit qui ne demande qu'à être ouvert, investi à l'échelle de ces possibilités. Le côté gauche des lieux donnait sur la scène, qui débordait ainsi de tapis vintage, de fauteuils en tout genre. Le public faisait face à une scénographie blindée de spots lumineux, compensant l'absence d'éclairage initiale et démontrant une installation graduellement plus professionnelle au fil des ans. Le côté droit était un espace libraire, permettant aux auteurs de montrer leurs productions issues d'éditeurs peu connus, accrochés à des palettes en bois faisant office de mur, dont les espaces à décorer fourmillaient.

Au fond de Vitrine Fraiche, accrochée aux murs du bar et sur tous les bouts de surface plane, la Cheval Vapeur valorisait ses propres poèmes. Brassée pour l'occasion par le Biérodrome, une brasserie artisanale implantée à deux pas de là. Cette bière éphémère avait un goût fumé, très prononcé et ponctué de gingembre. Camille Nicole, graphiste et initiatrice de l'idée, souhaitait illustrer l'aspect polymorphe de la poésie : "Je veux partager une poésie vivante, que l'on puisse voir dans la rue, en buvant une bière, en parler et la lire à voix haute."

Des reportages photographiques du festival sont visibles sur les pages Facebook de Benoit Dochy et de Jeanne-Marie Vanderwinkel.

Sandra Farrands