Et pourtant, au pied du col de la rentrée qui se dresse à l'horizon, les mollets qui devraient avoir retrouvé du tonus et de la souplesse montrent déjà des signes de fatigue. Le cerveau ressemble un peu à une baignoire pleine dont le robinet continue à couler généreusement, laissant redouter l'inondation. C'est qu'il est loin le temps où l'été marquait une rupture nette avec le rythme frénétique des dix autres mois de l'année. Une mise au vert pourtant propice à la contemplation, à l'introspection, à la flânerie, au ralentissement. Aujourd'hui, plus de répit. Comme le commerce, l'attention est mobilisée 7 jours sur 7, 365 jours par an.

La culture n'échappe évidemment pas à cette accélération qu'elle dénonce régulièrement et avec véhémence dans ses créations. Même pendant l'été, le carrousel des arts continue de tourner à plein régime. Entre les festivals, les expos, les scènes bucoliques, les sorties cinéma événementielles (comme l'envoûtant So Long, My Son du Chinois Wang Xiaoshuai), la pile de romans à rattraper ou déjà à déflorer (car les éditeurs commencent à pilonner les librairies dès le milieu du mois d'août) ou la ronde ininterrompue des séries télé, juillet et août ont été aussi intenses qu'un mois de juin, qui lui-même était aussi frénétique qu'un mois de mai, etc. Au point que la ligne de démarcation tracée entre la période supposée calme et paisible comme un lac suisse et la rentrée pleine de fureur ressemble de plus en plus à une vue de l'esprit.

La rentrée est un rendez-vous grisant qui a des airs de fêtes

Les affaires ne reprennent pas, elles se poursuivent sur le même rythme, c'est juste l'emballage qui fait peau neuve. Comme ces restaurants dont on change la devanture mais qui servent le même décor et les mêmes plats. "Tant mieux, il n'y a jamais trop de spectacles, de films, de concerts", rétorqueront les amateurs de sensations culturelles. "Pourquoi imposer des saisons hautes et basses à une activité vitale pour la santé mentale? On ne rationne pas l'oxygène parce que ce sont les vacances." Certes. Mais avant de se jeter dans le grand bain, mieux vaut connaître son état de forme, et doser son effort en conséquence. La rentrée est un rendez-vous grisant qui a des airs de fêtes, de printemps, de résurrection avec ses théâtres qui rouvrent, ses programmations pimpantes, mais celui qui a les yeux plus gros que le ventre, surtout s'il sort à peine de table, risque l'indigestion, l'overdose, le trop-plein.

Même si pour le coup, la tendance est à une légère décrue de l'offre. Une affaire de gros sous bien sûr plus que de prévention du burn-out culturel. Le baromètre littéraire affiche ainsi 524 romans, contre 567 un an plus tôt. Mais 524 romans, même pour un lecteur compulsif et affamé, c'est encore un bon paquet de trop. Avec le risque inévitable de passer à côté du livre derrière lequel tout le monde court, celui qui va bouleverser votre vie, exploser vos certitudes ou mettre des mots sur vos plaies profondes. Et puis, qu'une vague fasse 10 ou 11 mètres de haut, ça ne change rien pour le baigneur imprudent, dans les deux cas il sera englouti.

Peur de vous noyer? Pas de panique. Les maîtres-nageurs de Focus se sont mouillés ces dernières semaines pour dompter ce rouleau menaçant et le ramener à une échelle plus humaine. Dans tous les secteurs (vu la taille de son contingent, la littérature fait bande à part mais cause commune dans le Vif), ils ont soigneusement sélectionné les créations les plus excitantes, les plus attendues, les plus innovantes, les plus intrigantes, pour la plupart déjà testées et approuvées. Une cuvée luxuriante une fois encore impossible à résumer tant elle part dans tous les sens. Il y aura de la jeunesse, des vieux briscards toujours fringants (les inoxydables Iggy Pop, Arno et Blueberry notamment), du bruit et de la fureur, des coups de gueule, des moments de douceur, du romantisme, des revendications à tous les étages (autour du genre, des inégalités...), de la poésie aussi. La rentrée, ça s'en va et ça revient. Et même si les flots menacent de nous emporter corps et âme, tant pis, on se jette dans le tumulte avec l'insouciance des premières fois!

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