Il fallait jusqu'ici être très calé en BD indé ou en comics américain pour connaître le nom de Matt Kindt, ou en tout cas ne pas s'être arrêté à son trait a priori minimaliste et un peu raide pour en saisir le génie. Un album chez Rackham et deux autres chez Futuropolis (dont le dernier, L'Histoire secrète du géant, date déjà d'il y a sept ans) en tant qu'auteur complet, une petite dizaine de comics mainstream parue en français chez Panini, Urban Comics, Bliss Comics ou Delcourt (Star Wars, Suicide Squad, Ninjack, Justice League ou Spider-Man) en tant que scénariste pour DC... C'était jusqu'ici un peu court pour y reconnaître d'emblée "the next big thing" de la BD américaine, cité aux Harvey et Eisner Awards pour à peu près chaque production. Mais ça, c'était avant 2018, l'annonce d'un nouvel album chez Futuro et, surtout, la sortie de son énorme Du sang sur les mains chez l'exigeant et jusqu'ici très littéraire Monsieur Toussaint Louverture. Une brique autant qu'un bel objet qui met enfin en avant le talent narratif de l'auteur et la qualité très personnelle de ses univers, marqués par les g...

Il fallait jusqu'ici être très calé en BD indé ou en comics américain pour connaître le nom de Matt Kindt, ou en tout cas ne pas s'être arrêté à son trait a priori minimaliste et un peu raide pour en saisir le génie. Un album chez Rackham et deux autres chez Futuropolis (dont le dernier, L'Histoire secrète du géant, date déjà d'il y a sept ans) en tant qu'auteur complet, une petite dizaine de comics mainstream parue en français chez Panini, Urban Comics, Bliss Comics ou Delcourt (Star Wars, Suicide Squad, Ninjack, Justice League ou Spider-Man) en tant que scénariste pour DC... C'était jusqu'ici un peu court pour y reconnaître d'emblée "the next big thing" de la BD américaine, cité aux Harvey et Eisner Awards pour à peu près chaque production. Mais ça, c'était avant 2018, l'annonce d'un nouvel album chez Futuro et, surtout, la sortie de son énorme Du sang sur les mains chez l'exigeant et jusqu'ici très littéraire Monsieur Toussaint Louverture. Une brique autant qu'un bel objet qui met enfin en avant le talent narratif de l'auteur et la qualité très personnelle de ses univers, marqués par les genres, le vintage, les doubles vies, les crimes (presque) parfaits et les histoires qui ne se lisent pas qu'une fois: " Faire un livre me prend des années, je n'ai pas envie qu'il dure pour le lecteur le temps d'un déjeuner, nous a ainsi expliqué l'auteur, invité du récent festival d'Angoulême. J'aime les livres où, une fois arrivé à la fin, on comprend qu'on a manqué quelque chose, qu'on va devoir le relire et s'y plonger totalement. Je mets donc tout ce que je peux dans chaque livre, même s'il est toujours difficile d'être réellement immersif avec les romans graphiques, beaucoup plus qu'avec la prose. Même les meilleurs n'y arrivent pas toujours. Mais au moins, j'essaie." Et sur le coup, marque l'essai. Bienvenue à Diablerouge, dans les années 60, comme souvent chez Matt Kindt. Ici, le célèbre inspecteur Gould affole les statistiques: le taux de crimes irrésolus est tombé à zéro depuis son arrivée en ville. Le voilà pourtant confronté à une série de crimes et de criminels effectivement étranges: une femme qui vole compulsivement des chaises, jusqu'à une chaise électrique; un artiste qui vole des chefs-d'oeuvres avant de les revendre par petits morceaux (est-ce encore de l'art?); un magicien reconverti en pickpocket, un photographe porno, un trafiquant de fourrures, une romancière fascinée par les poteaux indicateurs... Autant de "short stories" que l'auteur rythme et découpe avec des dialogues dans le noir, des coupures de presse, des collages ou des bandes dessinées inachevées à la gloire de Gould, formant peu à peu les pièces d'un puzzle dont l'image définitive, vertigineuse, ne se révèle qu'à l'extrême fin. Un tableau final, sophistiqué et bien plus profond que celui d'un simple polar, entre existentialisme (une ville sans crime devient-elle pour autant une ville parfaite?) et parabole sur l'art, la morale et la justice. " Tous mes livres sont construits autour d'une ou deux idées qui parfois me hantent pendant des années. Pour Du sang sur les mains, je suis revenu à une pensée que j'avais eue sur les bancs de l'école, en regardant par la fenêtre: si je jetais une pièce et qu'elle était ramassée par quelqu'un qui, par exemple, l'utilisait pour téléphoner, puis déclencher une série d'événements, quel serait ma part de responsabilité? J'ai essayé de nombreuses fois d'exploiter cette idée, c'est la première fois que j'y arrive. Et puis je cherche toujours à mettre en scène des histoires de crimes sans victime ou sans violence: je suis quelqu'un qui dans la vie reste toujours dans les clous, le crime en soi ne m'intéresse pas. Il n'y a qu'un seul coup de feu dans ce roman, et uniquement parce qu'il est important." Du sang sur les mains est aussi pour Matt Kindt l'occasion de rendre un hommage à peine masqué aux lectures de jeunesse qui l'ont profondément marqué: " J'ai dévoré tous les numéros du Dick Tracy de Chester Gould, j'étais complètement fasciné par l'esthétique, les gadgets, la violence crue. En créant ce personnage de détective inflexible, je ne pouvais que penser à lui, alors j'y suis allé à fond. J'adore jouer avec les genres et les détourner, que ce soit les polars, la SF ou même la Fantasy. J'essaie surtout d'utiliser les outils qui n'appartiennent qu'à la bande dessinée, ce mélange un peu magique de texte et d'images, pour faire en sorte que ce récit, tel que je l'ai fait, ne puisse exister qu'en BD." On comprend mieux dès lors le temps et le soin que Matt Kindt apporte aux adaptations très attendues de ses récits, l'une au cinéma, l'autre en série télé : " Je veux qu'ils exploitent à fond le medium choisi, comme je le fais pour mes comics. En tout cas, j'ai vu les regards changer: pendant mes études artistiques, je cachais que je faisais des BD. Aujourd'hui, on m'invite pour en parler aux étudiants!"