Par Charly Delwart, J'ai Lu, 352 p.
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"Connais-toi toi-même." A 44 ans, armé de son boulier compteur, Charly Delwart prend la maxime socratique au pied de la lettre. Compilant des centaines de statistiques personnelles, l'écrivain belge se déchiffre pour prendre sa mesure et met en perspective ses données. Objectivant l'autoportrait d'un homme urbain et européen dans son jus (empreinte carbone moyenne, nombre de spermatozoïdes produits, nuits passées en faisant chambre à part), ce bilan intime et original toise dans un pied de nez les dieux du big data. F.De. Le narrateur vit avec sa mère dans le petit deux-pièces de Schaerbeek où il la soigne, la lave, l'habille. Il lui fait aussi la lecture, La Peau de chagrin de Balzac qu'elle aime tant, déjà lu deux cents fois. Ses parents ont quitté Zagora, au Maroc, au milieu des années 1950, "à une époque où on n'émigrait pas vraiment". Dans un récit d'amour filial bref et émouvant, Benzine évoque la violence de classe qui broie des vies comme on souffle une bougie, la fracture culturelle et soigne le portrait humble d'un voyage au seuil du grand âge. F.De. Quand la porte du relais de chasse s'ouvre sur ses enfants, François, chirurgien, aime- rait trouver une vision du monde partagée pour retenir Mathieu, jeune loup de la finance internationale, et Mathilde, amoureuse éperdue venue chercher refuge avec son Jules, une balle dans la cuisse. Chassant sur les terres du thriller, Luc Lang signe un drame familial façon voyage au bout de l'enfer. Apre et haletant, La Tentation (Prix Médicis 2019) électrise une histoire de la violence intime et sociétale pour dire le monde qui bascule. F.De. L'Américain Greg Iles a pris une autre dimension depuis qu'il a rejoint Actes Sud et y a entamé, avec Brasier noir, sa trilogie du Mississippi. Elle se poursuit avec cet Arbre aux morts qui rappelle le Strange Fruit de Billie Holiday. L'auteur fait en effet remonter, dans une intrigue complexe, longue et touffue, meurtres de défenseurs des droits civiques et assassinat d'un certain président, sur fond de noyautage de la police locale par le Ku Klux Klan. O.V.V. Sacha quitte Paris pour une petite ville du Sud. Il retrouve "l'auto-stoppeur", ami de jeunesse à qui il avait demandé de sortir de sa vie, toujours à la rencontre de ceux qui veulent bien s'arrêter. "Je dis la vérité aux automobilistes: [...] je suis surtout venu les voir eux." Par les routes (Prix Femina) est de ces livres attrape-coeur où l'on vient pour en croquer: être à soi pour être au monde. D'une rare subtilité sur les bouleversements intimes, l'écriture lumineuse de Prudhomme fait mouche, dans la solitude et ses moments de joie. F.De. En 1993, avant de nous éblouir avec Qu'avons-nous fait de nos rêves?, l'autrice américaine Jennifer Egan entrait en littérature avec ce recueil de nouvelles. Depuis des adolescentes en collision avec l'autorité parentale qui cherchent des repères dans d'autres milieux (parfois même dans la campagne chinoise) jusqu'à des mannequins ou des femmes au foyer, elle s'empare ici des regrets enfouis et se fait maîtresse de la psyché nostalgique. Une bonne façon de la découvrir avant de, peut-être, se lancer dans le plus ample Manhattan Beach. A.-L.R. Découvert il y a cinq ans en France avec Darktown, premier volet d'une trilogie dont Temps noirs est le second, Thomas Mullen s'affirme comme l'une des nouvelles grandes voix du polar américain, au souffle romanesque et à l'ambition très documentée qui rappelle un Dennis Lehane, voire un James Ellroy. Il nous immerge ici dans l'Atlanta de 1950, extrêmement brutal, masculin et raciste, dans les pas de deux officiers "nègres" qui ne manquent pas de boulot. O.V.V. Tel que nous le raconte ce magicien de Johnson, Robert Grainier fut un ouvrier itinérant, construisant des ponts et abattant des arbres pour les chemins de fer en pleine expansion en ce début du XXe siècle, mais aussi un homme hanté par une tragédie personnelle, cherchant à faire corps avec la nature et sa sauvagerie et croisant sur sa route quantité de personnages burlesques comme seul l'Ouest et ses mirages en produisent. Autant d'ingrédients pour un roman épique et halluciné, tout à fait addictif. A.-L.R. A Oakland, en Californie, douze personnages se préparent à assister à un grand pow-wow. Parmi eux, des Indiens qui s'efforcent de vivre leur identité de façon contemporaine, non sans questionnements, entre rejet, résilience et nécessité de préservation. Dans ce premier roman choral magistral, Tommy Orange porte donc avec conviction et sens de la dérision les espoirs et les doutes de ses protagonistes, entre grand désastre imminent et tentative de réparation de traumatismes anciens. A.-L.R. Quatrième tome, déjà, des enquêtes de William Wisting, et ce alors que le cinquième, Le Code de Katharina sort, lui, en grand format, ce Disparu confirme la montée en puissance de la nouvelle star nordique de la série noire, Jorn Lier Horst, ancien flic très productif. Son inspecteur norvégien mêle à chaque fois un peu plus sa vie privée et sa fille, cette fois en congé de maternité, à ses enquêtes, en l'occurrence la disparition d'un chauffeur de taxi qui a eu le tort d'embarquer les mauvaises personnes. Le style Mankell est encore loin, mais Horst affirme le sien. O.V.V Léonard, 17 ans, passe ses vacances en famille dans un camping des Landes. Une épreuve pour ce garçon timoré écoeuré par la vulgarité ambiante. Un soir, il assiste sans réagir au suicide d'un autre jeune. Comme pour effacer sa propre lâcheté, il enterre le corps sur la plage. Alors que la canicule s'installe, que l'ambiance dans les travées devient de plus en plus pesante, Léonard navigue à vue entre ses tourments intérieurs et la consolation brève mais puissante d'une histoire d'amour ines- pérée. Un premier roman sensuel et impitoyable sur la fin de l'innocence. L.R. En deuil de son père, Kate est une étudiante qui vivote sans ancrage ni envie de s'en sortir et boit plus que de raison. Une enquête documentaire la mène chez une vieille dame pleine de vivacité qui lui propose un étonnant pacte des mille et une nuits: elle déploiera sa longue existence contre autant de journées sans alcool. John Burnside (L'Eté des Noyés, Scintillation), merveille d'auteur écossais, tresse ici une ode nuancée à l'écoute réparatrice doublée d'une lecture intime de l'histoire américaine. A.-L.R. Paul Hansen croupit en prison. Dans sa cellule exiguë, il se souvient de son enfance à Toulouse, de sa découverte du Danemark et de son arrivée au Canada. Les morts aimés défilent - ses parents, sa femme pilote Winona - comme les moments tantôt amers, tantôt tendres de l'époque où il était concierge-homme à tout faire d'une résidence pour retraités aisés. Des hauts et des bas d'une vie racontée avec juste ce qu'il faut d'ironie et d'humanité par un auteur au sommet de son art. Un petit bijou d'élégance récompensé du prix Goncourt en 2019. L.R. Nouveau venu dans ces terres montagneuses où rôde la suspicion concernant les étrangers, Guillaume Levasseur va devoir faire ses preuves s'il veut concrétiser son projet de bergerie et s'enraciner dans le territoire. C'est sans compter sur la présence inamovible et menaçante des chasseurs de sanglier là où une partie de son troupeau est en pâturage. C'est avec les atouts aiguisés du conte noir et de la poésie que Jérôme Bonnetto élabore ce roman rocailleux et brûlant. A.-L.R. Au sommet du thriller anglais depuis près de vingt ans et autant de romans nourris d'adrénaline - le tout après vingt ans de disette et de textes refusés -, RJ Ellory est peut-être le plus spectaculaire et rock'n'roll des auteurs british et mainstream, ne se refusant plus aucune idée. Telle cette dystopie autour d'un assassinat qui fait toujours fantasmer... mais qu'Ellory se décide d'effacer: il ne s'est rien passé le 22 novembre 1963. Mais ça chauffe dur ensuite! O.V.V. Rien ne vaut la moiteur de la Louisiane pour accompagner votre été, surtout quand elle vous est servie par le plus grand auteur du bayou et son personnage fétiche, Dave Robicheaux. Un ancien flic alcoolique devenu shérif, puis veuf, puis remarié, et désormais père adoptif, dont les enquêtes souvent sordides illuminées par ses cauchemars et son humour désabusé ont fait le succès des éditions Rivages, et le bonheur de ses lecteurs. Ce vingt-deuxième opus ne déroge pas à la règle. O.V.V. Le hard boiled d'aujourd'hui a délaissé les impers et les chapeaux en feutre pour les bras hypertrophiés recouverts de tatouages. Et de fait, le duo de videurs Boo et Junior, rencontrés une première fois dans Cassandra, n'a rien à voir avec le Marlowe de Chandler, et pourtant, tout y est: les bas-fonds (de Boston, cette fois), les enquêtes à rebondissements, les bons mots et le coup de poing quand il faut. Un hommage jubilatoire et irrévérencieux au genre, et la confirmation d'un auteur à suivre, lui-même ex-barman et videur. O.V.V. Premier volet d'une ambitieuse trilogie familiale largement autobiographique, Le Pays des autres dépeint avec justesse et panache les servitudes et espoirs d'émancipation de femmes prises dans les rets du patriarcat et de la colonisation. Avec, pour guide et témoin, Mathilde, jeune Alsacienne éprise de liberté débarquant au Maroc par amour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui va subir la double peine d'être une femme dans une société rétrograde et de s'être mariée à un "indigène". Un récit d'aventure épique doublé d'un grand roman féministe. L.R. Lucie Blackman avait 21 ans lorsqu'elle a disparu à Tokyo, en 2000. Un drame authentique qui a passionné puis hanté le journaliste anglais Richard Lloyd Parry, qui en a tiré une true fiction. Un véritable événement éditorial de l'année dernière qu'il faut absolument dévorer en poche, comme ses ténèbres: soit un Tokyo interlope et une industrie du sexe qui engloutit bien des jeunes femmes occidentales, peuplés d'êtres hors norme, au bord de la folie. Fascinant et glaçant. O.V.V. Huit touristes japonais ont été pris en otage dans une région montagneuse isolée. Après l'assaut d'une brigade antiterroriste, la cabane où ils sont retenus prisonniers est totalement détruite. Reste, comme seul legs de cette captivité, un enregistrement de chacun d'entre eux, comme un dernier rempart de vie. Orfèvre de la forme courte (comme dans La Piscine, Les abeilles), Yoko Ogawa déroule un fil rouge poignant entre ces huit ultimes souvenirs: celui de la puissance du récit pour contrer la peur. A.-L.R.