Bruce Wagner est un auteur américain de soixante-six ans dont seuls deux romans sur les onze qu'il a écrits ont été traduits en français. Autrement dit, voilà un type qui passe sous bien des radars francophones, alors qu'il jouit pourtant d'une relative célébrité aux États-Unis. Pour vous le situer, je dirais qu'il est, en gros, de la mouvance Bret Easton Ellis/Chuck Palahniuk/Douglas Coupland. Sa page Wikipédia lui attribue une vision de l'humanité "apocalyptique bien que spirituelle, perçue au travers du prisme de l'industrie de l'entertainment hollywoodien". C'est un satiriste donc, qui dégomme non sans jubilation et outrances la superficialité de la culture populaire contemporaine et de ses principaux acteurs. Pour se donner une idée de son approche, le plus facile est encore de vous choper le film Maps to The Stars de David Cronenberg, dont il a écrit le scénario. Ou son roman Toujours L.A., disponible en poche chez Points. Si votre maîtrise de la langue anglaise vous le permet, vous pouvez aussi vous précipiter sur le site de l'auteur pour y lire intégralement The Marvel Universe: Origin Stories, sa dernière oeuvre en date. Il ne...

Bruce Wagner est un auteur américain de soixante-six ans dont seuls deux romans sur les onze qu'il a écrits ont été traduits en français. Autrement dit, voilà un type qui passe sous bien des radars francophones, alors qu'il jouit pourtant d'une relative célébrité aux États-Unis. Pour vous le situer, je dirais qu'il est, en gros, de la mouvance Bret Easton Ellis/Chuck Palahniuk/Douglas Coupland. Sa page Wikipédia lui attribue une vision de l'humanité "apocalyptique bien que spirituelle, perçue au travers du prisme de l'industrie de l'entertainment hollywoodien". C'est un satiriste donc, qui dégomme non sans jubilation et outrances la superficialité de la culture populaire contemporaine et de ses principaux acteurs. Pour se donner une idée de son approche, le plus facile est encore de vous choper le film Maps to The Stars de David Cronenberg, dont il a écrit le scénario. Ou son roman Toujours L.A., disponible en poche chez Points. Si votre maîtrise de la langue anglaise vous le permet, vous pouvez aussi vous précipiter sur le site de l'auteur pour y lire intégralement The Marvel Universe: Origin Stories, sa dernière oeuvre en date. Il ne vous faudra rien payer. Vous pourrez même l'imprimer et en publier de larges extraits sans sa permission. Juridiquement parlant, ce bouquin relève en effet du domaine public. Wagner le publie sur Internet "sous sa forme voulue et non expurgée", "pour que ceux qui cherchent la véracité puissent la trouver". Une décision complètement dingue, motivée par des raisons a priori encore plus dingues. Je prends la précaution d'écrire "a priori" parce qu'au moment de publier ces lignes, il n'y a véritablement qu'une seule source qui a expliqué pourquoi le nouveau roman d'un auteur confirmé se retrouve à l'oeil sur le Web. Ce récit se trouve sur le site culturel Air Mail et c'est un ami de Bruce Wagner du nom de Sam Wasson qui le signe. Celui-ci avance que le romancier lui aurait confié avoir cassé son contrat avec l'éditeur Counterpoint Press après qu'on lui ait suggéré de ne pas utiliser le mot "grosse" pour décrire un personnage féminin de plus de 225 kilos. Au motif que c'était offensant, que cela relève d'un "langage problématique". Or, dans le roman, le mot "fat" est non seulement mitraillé mais nous avons aussi un personnage d'influenceuse Instagram, "Fat Joan", qui rêve de peser 500 kilos rien que pour attirer l'attention. Selon Wasson, le clash entre l'auteur et l'éditeur découlerait donc principalement de cette volonté de faire limiter à Wagner sa charge satirique contre le "body-positivisme". Et aussi du fait que le monde de l'édition américaine serait désormais infesté de "sensitivity readers", ces relecteurs chargés de dégotter dans les manuscrits tout ce qui pourrait heurter les sensibilités de certaines communautés perçues comme autant de potentiels groupes de pression (gays, transgenres, "personnes de couleur", gens en surpoids...). Toujours selon Wasson, Wagner aurait hurlé à son éditeur que "toute son oeuvre était bonne pour le bûcher" si elle devait "être jugée par des sensitivity readers". Avant de casser son contrat et de balancer le bouquin dans le domaine public, donc.Depuis, beaucoup de commentateurs culturels ont embrayé là-dessus, y compris Bret Easton Ellis dans son podcast. Même si 15 jours après l'article de Wasson, ni Wagner, ni Counterpoint Press ne semblent avoir apporté davantage d'explications, nous voyons donc se répandre sous nos yeux la rumeur qu'un roman satirique aurait été perçu comme trop grossophobe pour être publié tel quel par un éditeur ayant signé un contrat avec un auteur connu pour sa prose satirique, provocante et souvent violente depuis... 1991. J'avoue avoir du mal à y croire. Déjà, parce qu'un romancier avec le pedigree de Wagner a tout de même quelques chances d'intéresser plus d'un éditeur quand il propose un manuscrit se moquant des influenceuses de réseaux sociaux et de l'obsession de la culture contemporaine pour les super-héros. Peu importe que le bouquin soit bon ou non, d'ailleurs. C'est le genre de barbaque assurée de faire parler d'elle, de lancer des débats, des polémiques. De générer du cash. D'autant que l'on sait depuis fin août qu'il se prépare aussi un film tiré de ce roman, qui sera notamment interprété par la star hongkongaise Josie Ho. Alors, quoi? Le souci de ne pas choquer passe désormais avant le dollar et on ne nous aurait rien dit? Tant que Wagner ne confirme pas la rumeur et que Counterpoint se drape dans le silence, force est d'admettre qu'on n'en saura rien de plus. Méfiance, donc! Que le "politiquement correct" ravage une certaine culture est un fait mais il a souvent bon dos, aussi, ce "politiquement correct", surtout quand il s'agit de lancer des scandales de la semaine. Autrement dit, si ce qu'avance Sam Wasson est vrai, c'est à la fois ridicule et terrifiant. Mais c'est tout aussi ridicule et terrifiant d'hurler à la "censure woke", à la fin de la liberté d'expression, au pouvoir délirant des "sensitivity readers", etc., sur base d'une simple rumeur. Attention aux montages de bourrichons, dès lors! Calmosse! Revoyons Norbit, Le Professeur Foldingue et Austin Powers si on craint que notre liberté à rire des gros.se.s est menacée. Et prenons aussi le temps de lire The Marvel Universe: Origin Stories, PDF de 343 pages à la typographie parfois très fantaisiste... Bref, have a Snickers. Encore que si vous dépassez 95 kilos...PS: il va de soi que cette chronique sera amendée et/ou fera l'objet d'une suite si des informations plus définitives sur le sujet devaient encore sortir dans la presse.