C'est un petit exercice amusant mais qui, à lui seul, en dit long sur la tendance: essayez de dénicher dans votre bédéthèque les séries, personnages et albums qui n'ont fait l'objet d'aucune adaptation en dehors de la bande dessinée... Dans les classiques, ne cherchez plus, c'est presque impossible: de Bécassine à Spirou, en passant par Lucky Luke, Valérian, Astérix, Gaston ou Blueberry, tous ont connu une autre vie - rarement réussie - en film, en série ou en dessin animé. Un principe d'adaptation qui fut longtemps dicté, dans la BD franco-belge, par le seul succès en albums. Mais ça, c'était avant - avant la multiplication des supports audiovisuels, avant la contraction du marché, avant la paupérisation des auteurs, avant une surproduction de plus de 5.000 albums par an.
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C'est un petit exercice amusant mais qui, à lui seul, en dit long sur la tendance: essayez de dénicher dans votre bédéthèque les séries, personnages et albums qui n'ont fait l'objet d'aucune adaptation en dehors de la bande dessinée... Dans les classiques, ne cherchez plus, c'est presque impossible: de Bécassine à Spirou, en passant par Lucky Luke, Valérian, Astérix, Gaston ou Blueberry, tous ont connu une autre vie - rarement réussie - en film, en série ou en dessin animé. Un principe d'adaptation qui fut longtemps dicté, dans la BD franco-belge, par le seul succès en albums. Mais ça, c'était avant - avant la multiplication des supports audiovisuels, avant la contraction du marché, avant la paupérisation des auteurs, avant une surproduction de plus de 5.000 albums par an. Désormais, l'idée de franchise précède souvent l'album, quand l'album en lui-même n'est pas devenu le support d'univers et de personnages créés ailleurs! "80% de notre catalogue fait l'objet d'une option vers d'autres médias", confirme Laurent Duvault, directeur du département des cessions de droits audiovisuels pour l'ensemble du groupe français Médias-Participations, lequel règne entre autres sur les éditeurs Dupuis, Dargaud ou Le Lombard, particulièrement actifs en la matière ces dernières années. "C'est beaucoup plus qu'avant. Rien que Netflix lance dix à quinze séries par semaine: les producteurs ont besoin de personnages et d'histoires. La bande dessinée est aujourd'hui reconnue comme une vraie source, au même titre que la littérature: les gens qui décident ont l'âge d'en avoir lu, on ne nous jette plus dehors. Il y a donc plus d'opportunités, mais aussi plus de prospections. On gère les demandes autour des licences et des marques très connues, mais on travaille tous les livres: on y réfléchit désormais chaque fois en amont, avant même que l'album BD ne sorte." Une politique assumée de diversification éditoriale, avec un principal objectif: "Ramener au personnage, et faire en sorte que plus de gens le connaissent." Soit exactement ce qui se passait au dernier festival d'Angoulême au moment de notre rencontre: Le Lombard avait fait les choses en grand pour la sortie de Ducobu 3 au cinéma, entre un affichage très présent, des avant-premières et la présence du casting aux côtés des auteurs de la BD, sans que l'on ne sache plus vraiment s'ils promotionnaient un film, les albums ou les deux. "Notre objectif sur des films comme Ducobu n'est pas seulement l'intéressement aux bénéfices, qui sont rares, et quand ils existent, sont généralement réinvestis dans le marketing", poursuit Laurent Duvault. "A l'arrivée, il faut que tout le monde connaisse Ducobu. Or, le film l'a fait connaître auprès des parents. Le premier a été un gros succès avec plus d'un million et demi d'entrées et des gros scores en VOD, typiques d'un public vraiment familial. La série, elle, existait dans des revues comme Mickey ou Tremplin, mais ce sont désormais les parents qui connaissent et reconnaissent les albums. On a vu une vraie corrélation, ce qui n'est pas toujours le cas: aujourd'hui, ce n'est plus un événement d'adapter une BD, il faut l'accompagner." Une corrélation qui, dans le cas présent, aura même permis de poursuivre une série... que les auteurs comptaient arrêter. "Les films nous ont clairement relancés, ils ont remusclé l'envie", explique ainsi Zidrou, le scénariste de Ducobu, mais aussi de Tamara, autre série qui a réussi sa mue, en tout cas en nombre d'entrées, au cinéma. "On voulait arrêter en 2021. Mais là il est déjà question d'un quatrième film, peut-être d'une comédie musicale, on a relancé l'idée d'une série animée... Tout ça alimente nos propres envies, même si c'est à chacun son métier: je laisse les scénarios des films aux professionnels. On doit juste sentir que l'univers de Ducobu n'est pas trahi et qu'on en a gardé l'esprit. C'est le cas. Mais j'ai évidemment des collègues qui n'ont pas eu cette chance." Laurent Duvault enchaîne: "J'emploie souvent la métaphore de la voiture: quand des producteurs lèvent une option sur un album ou une série, c'est comme un leasing; la voiture ne leur appartient pas, et on passe beaucoup de temps à leur expliquer comment elle fonctionne, ses spécificités, ce qui en fait une belle bagnole. Et les auteurs sont toujours consultés. Pour chaque film envisagé, il y a six mois à un an de négociation, on intègre tous les coûts de production dès l'option, comme si le film se faisait. Mais seulement un sur dix se font. Et quand l'option est levée, la voiture est vendue: on aura beau leur avoir expliqué comment tenir le volant, s'ils veulent braquer à droite et foncer dans le mur, c'est leur voiture..." Derrière la multiplication des adaptations BD au cinéma, se cache en effet une autre réalité de la BD franco-belge: (très) rares sont jusqu'ici celles qui ont été couronnées de succès, qu'il soit public ou critique, sans rapport aucun avec la success story de Marvel ou DC Comics du côté de Hollywood. Laurent Duvault avance une analyse: "Des séries et personnages comme Gaston ou Spirou, récemment adaptés, appartienent à tellement de gens qu'il est très difficile de choisir une cible. Chacun a son Spirou! Ça devient dès lors très difficile de pouvoir faire un film fédérateur. Elie Semoun, acteur et désormais réalisateur de Ducobu, avance d'autres explications: "C'est une question de sincérité et de rythme: dans la BD, comme dans la comédie, c'est à la seconde près. Là, j'en suis à mon troisième Ducobu, qui n'est pas directement inspiré des BD; on y a pas puisé de gags, mais je connais bien l'univers, je sais que ma touche à Latouche (NDLR: son personnage récurrent dans Ducobu) n'est pas loin de celle de ces deux idiots qui sont devenus mes amis", dit-il en désignant du doigt Zidrou et Godi, scénariste et dessinateur. "On aime tous les trois les chutes, le burlesque, les gags très visuels. Mes Petites annonces avec Franck Dubosc, c'était déjà de la BD: des capsules d'une minute, un cadre fixe, des personnages souvent grotesques... Ce goût du visuel, du gag graphique, c'est peut-être ce qui manque pour le moment au cinéma."