Lundi dernier, je ne me suis même pas rendu compte de la Grande Panne historique de Facebook et Instagram. C'est que j'étais au lit avec Alice Coffin. En train de lire Le Génie lesbien, oui. Trois heures plus tard, douche comprise, c'était fini. Quel drôle de bouquin. En le ramenant de la Bibliothèque, je m'attendais à ce qu'il me fasse simplement bidonner. En réalité, sur environ 190 de ses 230 pages, il m'a plutôt paru correct, proposant des pistes de réflexion et des idées peut-être pas toutes pleinement partagées mais toutefois valables et intéressantes. Ce n'est que sur ses dernières pages, au chapitre "La Guerre des Hommes" que le bouquin vire selon moi totalement dans la Twilight Zone, qu'il devient complètement cintré. Tout ce qu'il avance en dehors de cette maladroite misandrie finale est du reste nettement plus mesuré et réaliste. Les passages sur le "mythe de la neutralité journalistique" m'ont ainsi fait joyeusement et sainement gamberger. Pour Coffin, c'est un "préjugé", selon lequel "distance, recul, équilibre et objectivité sont indispensables au bon exercice du métier". Or, selon elle, son boulot de journaliste, c'est surtout "de repérer et d'écrire des bouts du réel que la plupart des gens n'ont pas le temps de voir ou de formuler. C'est de contr...

Lundi dernier, je ne me suis même pas rendu compte de la Grande Panne historique de Facebook et Instagram. C'est que j'étais au lit avec Alice Coffin. En train de lire Le Génie lesbien, oui. Trois heures plus tard, douche comprise, c'était fini. Quel drôle de bouquin. En le ramenant de la Bibliothèque, je m'attendais à ce qu'il me fasse simplement bidonner. En réalité, sur environ 190 de ses 230 pages, il m'a plutôt paru correct, proposant des pistes de réflexion et des idées peut-être pas toutes pleinement partagées mais toutefois valables et intéressantes. Ce n'est que sur ses dernières pages, au chapitre "La Guerre des Hommes" que le bouquin vire selon moi totalement dans la Twilight Zone, qu'il devient complètement cintré. Tout ce qu'il avance en dehors de cette maladroite misandrie finale est du reste nettement plus mesuré et réaliste. Les passages sur le "mythe de la neutralité journalistique" m'ont ainsi fait joyeusement et sainement gamberger. Pour Coffin, c'est un "préjugé", selon lequel "distance, recul, équilibre et objectivité sont indispensables au bon exercice du métier". Or, selon elle, son boulot de journaliste, c'est surtout "de repérer et d'écrire des bouts du réel que la plupart des gens n'ont pas le temps de voir ou de formuler. C'est de contrecarrer, faits et preuves à l'appui, les récits manipulateurs." "Cela ne m'empêche en rien d'avoir un point de vue, précise-t-elle. Au sens littéral. Je vois, visionne les choses à partir d'un certain point. Ce point est le résultat de mon histoire, de mes choix, de mes fragilités, de mes privilèges: j'habite dans une capitale, je voyage souvent, je suis en bonne santé, je suis blanche, je suis en fin de droits mais pas pauvre, je suis lesbienne, je suis féministe. De cet angle-là, j'adopte un certain regard sur tous les sujets et je suis bien placée pour en faire émerger certains. Je n'ai pas besoin de relayer les différents points de vue dans mes articles, surtout je ne le veux pas (...) Recenser tout ce qui a été publié ou pensé sur un sujet, cela s'appelle confectionner une excellente et utile fiche Wikipédia, pas un article." J'en connais que cela fera hurler mais ce n'est pas mon cas. Étant fan et même adepte du journalisme gonzo, n'écrivant moi-même qu'assez rarement des articles "neutres", ce qu'elle dit là me semble en fait l'évidence même. Sauf que je ne rejette pas la neutralité. C'est une couleur sur la palette mais pas forcément la plus importante. Bien entendu, il est primordial de s'en tenir aux preuves et aux faits, sans quoi on romance. Je pense aussi qu'il est primordial d'être capable de sortir son propre point de vue de son petit pré carré. Quand Coffin dit qu'habiter une capitale l'influence, c'est incontestable, mais je suppose que si elle doit un jour écrire sur la mystique des boulets sauce lapin, elle saura limiter son parisianisme au strict nécessaire, arrivera à se mettre au moins dix minutes dans l'esprit du Liégeois de base et donc transmettre au monde une impression de réalité plutôt qu'une opinion à l'emporte-pièce à propos de cette recette totalement improbable qui rend pourtant complètement gaga une population entière. Personnellement, je ne crois en fait pas plus à la primauté de la neutralité journalistique qu'à la nécessité de la mayonnaise en plus de ladite sauce lapin. Pourtant, j'en mets toujours un petit pot sur le côté quand je déguste des boulets liégeois. Ça peut apporter beaucoup au plat et au plaisir de le dévorer. Le tout est de bien doser. Pareil avec la neutralité journalistique, j'ai envie de dire. Ce n'est selon moi pas la base indispensable mais assurément un plus qui peut drôlement servir. Sans quoi, c'est simple: on risque fort de tomber soit dans la fiction malhonnête, soit dans le militantisme pur et dur. Coffin appelle d'ailleurs de ses voeux un journalisme nettement plus militant en France, comme cela se fait déjà beaucoup aux États-Unis. C'est son droit. Elle est de gauche, proche de Sandrine Rousseau et de tout un tas d'associations LGBT. Elle habite une capitale, est lesbienne, est féministe. Autant dire qu'elle est un coeur de cible parfait pour un type de gazette tout sauf neutre. Ce type de publications, ce type de journalisme, est d'ailleurs en train de s'imposer et pas seulement à gauche. Le retour des opinions tranchées et des gazettes (ou sites) idéologiquement et politiquement clairement orientées est déjà là, bien là, et ça ne devrait en toute logique qu'encore prendre plus de temps de cerveaux dans le futur proche. Le concept de neutralité ne me semble en fait plus du tout vendable. Il n'aura je pense échappé à personne que la plupart des sites et des titres de presse se radicalisent, peut-être pas encore en Belgique mais très certainement en France, en Angleterre et aux États-Unis. On s'y montre de plus en plus tranché, de plus en plus tranchant. Il est possible que cette tendance soit influencée par les réseaux sociaux, où toute personne ne fut-ce qu'un petit peu de gauche est désormais estampillée "woke" et toute personne ne fut-ce qu'un petit peu de droite "facho". Ce qui nous fait au moins deux publics clairement profilés plutôt qu'un blob indistinct dont on ne connaît que peu les aspirations profondes. Deux publics généralement fidèles en plus, passionnés, qui se sentent concernés et estiment faire partie d'un mouvement. D'une révolution, d'une résistance. Bref, de quoi pleinement ravir le petit commerce. Rien de neuf, pourtant. Un retour aux sources, même. On ne s'embarrassait pas du tout de neutralité au temps de Zola, de Maupassant, d'Albert Londres et de la Question Royale. Peut-être que le "mythe de la neutralité journalistique" élevé en vertu déontologique n'aura donc été qu'une parenthèse dans la longue histoire de la presse et des médias... Là, on est en tous cas en train de l'enterrer au nom de la déconstruction, de la politique, de la sociologie et du style (le gonzo, donc): tous ensemble, tous ensemble, tous tous! Évidemment, ce n'est que lorsqu'elle aura totalement disparu du paysage médiatique qu'elle nous manquera le plus. Non mais vous imaginez des boulets liégeois servis sans mayonnaise même à quelqu'un ne voulant pas de mayonnaise avec ses boulets?