30 romans à emporter en vacances

© Pascal Rabaté

30 romans pour l'été © Pascal Rabaté

Avant la chute © DR

S'il n'y a de la place dans vos valises que pour une seule brique, essayez donc celle-ci : plus de 500 pages d'un thriller qui se dévore vite et sans fin, très intelligemment mis en scène par Noah Hawley, scénariste de bonnes séries télé américaines (Fargo) et ici excellent raconteur : onze personnes montent dans un jet, mais deux seulement en sortent. Chaque chapitre met le lecteur dans les pas d'un personnage "avant la chute". Haletant.

Par Noah Hawley, éd. Série noire Gallimard, 544 p. (grand format).

Black Blocs © DR

Vous avez découvert l'existence des Black Blocs, ces mouvements anarchistes qui recourent par choix à la violence, cette année seulement ? Elsa Marpeau, belle plume de la Série noire, en avait pourtant déjà fait le titre et le thème central d'un de ses polars en 2012. Il ressort aujourd'hui en poche et n'a évidemment pas pris une ride.

Par Elsa Marpeau, éd. Folio policier, 368 p. (poche).

Chanson douce © DR

S'inspirant d'un fait divers glaçant (le meurtre de deux enfants en bas âge par leur nounou à New York, en 2012), Leïla Slimani signe un huis clos puissant et dérangeant sur ces petits grains de sable - condescendance ordinaire, obsession du politiquement correct... qui empoisonnent les relations, et peuvent conduire à l'irréparable. Sociologique autant que psychologique, solidement construit, cristallisant une tension croissante autour de la confrontation de ses deux personnages féminins principaux - Myriam, brillante avocate qui a dû mettre sa carrière entre parenthèses le temps de devenir mère, et Louise "nounou irréelle, qui a jailli d'un livre pour enfants" -, Chanson douce (Goncourt 2016) a la perversion feutrée et addictive d'un drame chabrolien (on pense à La Cérémonie) et la cruauté pure d'un conte de Perrault.

Par Leïla Slimani, éd. Folio, 256 p. (poche).

Dans la forêt © DR

Véritable choc à sa sortie aux Etats-Unis il y a vingt ans, le premier roman de Jean Hegland n'a rien perdu de sa force ni de son urgente beauté. Quand le livre s'ouvre, le monde a commencé à vaciller, et la Californie est décimée par un virus inexplicable. Prisonnières de leur maison isolée au plein coeur d'une forêt immense de sequoias, deux adolescentes (des soeurs) survivent à l'apocalypse. Une fois entré Dans la forêt, le lecteur n'aura d'autre choix que de tourner les pages dans un sentiment d'affolement. De ce climat de fin de civilisation forcément politique, Hegland se sert surtout pour nidifier un grand récit psychologique : celui du face-à-face (minuté, sensuel, ingénieux) de ses héroïnes dans leur passage de la vie à la survie. Promenons-nous dans les bois...

Par Jean Hegland, éd. Gallmeister Totem, 320 p. (poche).

Des jours d'une stupéfiante clarté © DR

Sorti des camps à 20 ans, Theo Kornfeld entame le délicat chemin du retour vers sa maison familiale, l'esprit peuplé de souvenirs et de doutes. Comment réagir lorsque l'abomination vous a serré de si près ? Qui convoquer à vos côtés pour cheminer dans une Europe centrale qui a laissé chacun groggy ou revanchard ? Entre évocations lumineuses d'une mère sur la frontière de la raison et pardon à un père incompris, Theo s'agrippe au filin qui le maintient vivant mais pris dans ses songes. Voilà un chant du cygne posthume et bouleversant pour Aharon Appelfeld, qui avait déjà donné à s'émouvoir tant de lecteurs avec Histoire d'une vie ou Le Garçon qui voulait dormir... Lecture indispensable !

Par Aharon Appelfeld, éd. de l'Olivier, 272 p. (grand format).

Disent-ils © DR

Ecrivaine anglaise divorcée, Faye part passer deux jours à Athènes pour participer à la session d'été d'un atelier d'écriture. Passager d'avion bavard, amis écrivains à succès mais pétris de doutes, élèves venus assister à ses cours d'écriture : ils lui confieront des épisodes de leur vie à tour de rôle le temps d'un repas au restaurant, d'une balade dans les ruines ou d'une sortie en bateau sous la canicule. Après des romans classiques (Arlington Park, Egypt Farm, Les Variations Bradshaw), la Britannique Rachel Cusk réinvente l'autofiction à travers un dispositif romanesque fascinant, jeu de miroirs humain et littéraire qui invite d'autres vies que la sienne et impressionne par sa lucidité, tranchante.

Par Rachel Cusk, éd. Points, 208 p. (poche).

Entre eux © DR

De Richard Ford, on aimait déjà plus que de raison ce regard clair et juste, celui qu'il porte sur l'Amérique, à travers Frank Bascombe, alter ego présent dans quatre romans. C'est cependant sa propre histoire qu'il soumet ici au tamis, en ouvrant, pour deux récits complémentaires et en contrepoint, sa focale précise sur ses parents. A côté d'Edna, déjà présente dans Ma mère (1993), "petite brune mignonne du haut de la rue", vient s'aligner Parker, VRP décédé quand son fils avait 16 ans à peine. Fils unique de ces deux êtres fusionnels mais Américains moyens sans faits épiques, l'auteur en germe aura dû enraciner sa propre place. Peut-être celle que seule l'écriture vous permet...

Par Richard Ford, éd. Points, 168 p. (poche).

La Cité perdue du dieu singe © DR

La piscine et le buffet à volonté ne vous offrent pas votre comptant d'exotisme et d'évasion cet été ? Alors emparez-vous de cet extraordinaire récit : l'histoire vraie, vécue par l'auteur, d'une expédition archéologique dans les tréfonds de la jungle de la Mosquitia, au Honduras, à la recherche de la Cité du dieu singe, preuve d'une civilisation à jamais disparue. Indiana Jones peut aller se rhabiller.

Par Douglas Preston, éd. Albin Michel, 381 p. (grand format).

La Légèreté © DR

Partie avec son petit frère et ses parents pour des vacances qui s'annoncent interminables sur l'île de Ré, la jeune héroïne de La Légèreté scrute le monde du haut de ses 14 ans chargés d'électricité incomprise. Elle s'interroge en particulier sur la tête du garçon qui la débarrassera de son encombrante virginité. C'est une conviction urgente : si elle ne fait rien, elle aura bientôt raté sa vie, de la même manière qu'elle voit échouer ses parents. Car le noeud du livre est aussi social : l'aisance des gens qu'elle rencontre sur l'île, leur maîtrise de codes inconnus la ramènent par comparaison à un sentiment diffus et compliqué de honte. Dans une géographie de terrasses surchauffées et de lumière aveuglante, un premier roman rêche et sensible.

Par Emmanuelle Richard, éd. de l'Olivier, 285 p. (poche).

La Nuit volée © DR

Que livre-t-on d'une vie à un inconnu, en une seule nuit ? Scellé dans les cigarettes et l'alcool, un pacte étrange et trouble se noue entre un homme et une femme qui viennent de se croiser : elle se racontera sans fausse pudeur, il ne l'interrompra pas. Elle est cette jeune fille de condition modeste du milieu du xxe siècle, "ce non passif et silencieux" qui s'éprendra de son professeur bien né, à une époque où femmes comme ouvriers sont stigmatisés. Où la religion et la culture du secret gangrènent les relations et où les avortements sont des taches indélébiles sur les consciences. Au sortir de cette confession, comment réagira l'homme-réceptacle ?

Par Torborg Nedreaas, éd. Cambourakis, 285 p. (poche).

La Vie sexuelle des soeurs siamoises © DR

Quand il ne décrit pas les errances des zonards écossais de Trainspotting, Irvine Welsh s'amuse à défoncer les sinistres versions dévoyées du bon vieux rêve américain. Ici, le paramilitaire milieu du sport en salle, où les coachs comme cette Lucy sont d'horribles machines froides et sans âme, et les malheureuses victimes comme cette Lena - des êtres prometteurs pourtant brisés par la vie et par un délirant excès de calories. Tandis qu'une relation quasi SM se tisse entre ces deux-là, surnage de la soupe télévisuelle la tentative hasardeuse de séparer chirurgicalement deux soeurs siamoises afin que l'une d'entre elles au moins puisse vivre une idylle amoureuse au grand jour. Vachard, le Welsh ? Certes. Et jouissif.

Par Irvine Welsh, éd. Points, 491 p. (poche).

Légende © DR

Abandonné au mistral et aux brebis, La Crau, cet angle mort aux portes d'Arles. Un pays ras et nu que Nel, fils et petit-fils de bergers, photographie depuis son camion-nacelle. Matt, réalisateur à ses heures perdues, retrace la vie de deux cousins de Nel, aujourd'hui disparus. Chacun à sa manière, ils capturent la matière des choses et l'amitié solide qui les unit. Croisant les récits, distillant échos et confidences, Sylvain Prudhomme est l'auteur d'une oeuvre où la fiction voisine avec le reportage. Revisitant les années 1980, il ravive un joyeux je-m'en-foutisme se consumant à toute allure, à mille lieues de l'obsession contemporaine de la vie saine. Et la saloperie de virus aux quatre lettres indicibles. Un livre épatant qu'on garde longtemps avec soi.

Par Sylvain Prudhomme, éd. Folio, 320 p. (poche).

Le Lambeau © DR

7 janvier 2015. Philippe Lançon est en réunion de rédaction quand Charlie Hebdo est pris d'assaut par les terroristes. Grièvement blessé (sa mâchoire trouée) dans l'attentat meurtrier, il passera neuf mois à l'hôpital, pour une grande partie dans un mutisme que lui imposent les soins et la chirurgie. Pour le journaliste, également critique littéraire à Libération, l'écriture concourra au récit de cette "fiction qui n'en était pas une". Livre de deuil d'un esthète qui cite Kafka, Thomas Mann, Proust et Bach dans sa rééducation à vivre, Le Lambeau rend de façon extraordinaire (calme, profonde, précise, élégante - on pense à Roland Barthes) la matière des jours d'une existence désormais sur le fil. Un texte sur le corps, la mort, le trauma, les souvenirs et le temps, qui captive et bouleverse - et confine parfois à la pure beauté. Incontestablement l'un des grands livres de 2018.

Par Philippe Lançon, éd. Gallimard, 509 p. (grand format).

Le Ministère du bonheur suprême © DR

Quand on revient à la fiction après vingt ans d'essais et d'activisme sur le terrain, mieux vaut frapper fort. C'est un pari amplement réussi pour l'auteure indienne Arundhati Roy (Le Dieu des petits riens). Le Ministère du bonheur suprême est une tour de Babel vertigineuse, aussi émouvante que politiquement chargée, où la langue et le propos se font fourmillants. Dans un cimetière transformé en guesthouse, des marginaux de toutes obédiences et backgrounds se rassemblent autour d'Anjum, hijra énigmatique et S. Tilottama, revenue comme éteinte du Cachemire, strié de conflits sanglants. Prenez votre temps pour ce roman-monde, plaidoyer pour l'acceptation de la différence et les universelles histoires d'amours.

Par Arundhati Roy, éd. Gallimard, 544 p. (grand format).

Le Roi du K.-O. © DR

Peu importe que vous aimiez la boxe (topos de littérature aussi fabuleux que prisé), ce roman noir c'est noir va vous dégainer de solides crochets du droit. On y suit Eugene Talmadge Biggs, péquenot candide issu de Géorgie, dans une ascension de carrière fulgurante sur le ring, mise en péril par une mâchoire de verre. Une particularité qui, fréquentations peu estimables aidant, l'amènera à se produire dans les soirées louches, freak adversaire de lui-même, se mettant symboliquement à mort chaque soir face à une foule affamée de sensations limites. Mais quiconque a pratiqué au corps l'oeuvre moite de Crews sait que l'histoire ne peut se finir sans basculement halluciné...

Par Harry Crews, éd. Folio policier, 398 p. (poche).

Les Furies © DR

Barack Obama a déclaré qu'il tenait Les Furies pour le meilleur roman américain de 2015. Lauren Groff y raconte le parcours de Lotto et Mathilde, jeunes universitaires beaux et privilégiés qui voient le premier jour de leur mariage coïncider avec le début du livre (cette scène d'ouverture sur la plage, splendide et obsédante). Passionné de Shakespeare, Lotto devient un dramaturge acclamé ; Mathilde est cette femme de l'ombre qui rend sa création possible. La structure du livre déploie leurs récits respectifs en deux parties distinctes (rembobinant l'histoire sous nos yeux, la version de Mathilde viendra spectaculairement amender le récit de Lotto). Le mariage est l'union de deux biographies, et une mise en scène à laquelle ses acteurs doivent croire, semble nous rappeler Lauren Groff. Connaît-on vraiment l'être à côté de qui on dort ?

Par Lauren Groff, éd. Points, 521 p. (poche).

Les Jours enfuis © DR

De la Manhattan glamour et élitiste qui a fait sa légende depuis Journal d'un oiseau de nuit dans les années 1980, McInerney est devenu le chroniqueur et portraitiste attitré, à laquelle il consacre un gros roman par décennie, à peu près. Dans Les Jours enfuis, troisième tome de ce qui est en train de devenir une véritable saga (chaque tome est lisible indépendamment des autres), il retrouve son couple phare, Russel et Corrine Calloway. Trentenaires dans Trente ans et des poussières, quarantenaires à la veille du 11-Septembre dans La Belle Vie, les "fiancés de l'Amérique" ont désormais 50 ans, et ils affrontent une époque de transition personnelle sur fond de crise financière et d'élection de Barack Obama. S'ils retrouvent leurs éclats de férocité, les attachants personnages de l'ex-enfant terrible brillent désormais d'un autre genre de lueur - celle, spectrale et languissante, de la nostalgie.

Par Jay McInerney, éd. Points, 538 p. (poche).

London Overground © DR

Iain Sinclair est en quelque sorte le géomètre littéraire de Londres. Après avoir longé la M25, l'autoroute circulaire construite par Margaret Thatcher autour de la ville (une aventure qu'il raconte en long et en large dans London Orbital), le romancier britannique arpente cette fois une nouvelle ligne de métro ouverte en 2010 par le maire conservateur Boris Johnson. Le long du tracé de la Ligne Orange (Ginger Line) - soit 33 stations et 56 kilomètres de marche -, ce "psychogéographe", pour reprendre un néologisme debordien, s'attelle à dépeindre la ville par la marge, en montrant comment l'habitat conditionne les humeurs et les émotions. Une expérience littéraire étonnante doublée d'une balade discursive dans un Londres méconnaissable, loin des clichés mais au coeur de la construction d'un inconscient collectif. Mind the gap...

Par Iain Sinclair, éd Babel, 320 p. (poche).

Ma part de Gaulois © DR

Parolier du groupe Zebda, Magyd Cherfi aime dire qu'il approche l'écriture sous l'influence combinée des Clash, de Madame Bovary et de Jean-Paul Sartre. Dans Ma part de Gaulois, le Toulousain raconte "l'été le plus chaud" de sa vie : celui qui en 1981 le vit passer et réussir son bac. Du jamais-vu dans sa cité des quartiers nord. Fils d'immigrés algériens analphabètes qui a appris à lire et à se reconnaître dans la littérature, Cherfi devient ce héros ambigu : fierté de ses parents et traître à la cité. Drôle et grave tour à tour, son récit d'apprentissage, tissé dans une langue percutante, franche et poétique, réfléchit aussi la thématique identitaire, l'exil, l'immigration, la vie des cités, l'échec d'une république cosmopolite, les violences faites aux femmes et le désordre des identités.

Par Magyd Cherfi, éd. Babel, 258 p. (poche).

Mémoire de fille © DR

Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux revient, à plus de 75 ans, sur l'été de ses 18 ans. En 1958, engagée pour s'occuper d'enfants dans un camp de vacances, Annie Duchesne expérimente sa liberté, et couche avec un moniteur de la colonie. C'est sa première fois. Une première fois violente et humiliante, trou indicible et opaque de sa vie dont elle confie qu'elle ne reviendra jamais complètement. Récit universel et tout à la fois viscéralement privé d'une première fois, Mémoire de fille interroge et réinvente encore cette "écriture de soi" qu'Annie Ernaux n'a cessé d'incarner de manière éblouissante depuis Les Armoires vides jusqu'à L'Evénement. Logiquement, l'intime y rencontre le politique. Marquant.

Par Annie Ernaux, éd. Folio, 164 p. (poche).

Microfictions 2018 © DR

Onze ans après en avoir inventé le concept, Régis Jauffret renoue avec ses microfictions. Soit 500 shots romanesques épluchant l'humanité comme un oignon. Au menu : des infanticides, des viols, des meurtres crapuleux et autres actes odieux en tous genres puisés dans le catalogue généreux de la banalité. A travers ces ristrettos littéraires, l'auteur de Claustria s'intéresse à ce qui se passe quand les dernières lueurs de scrupules et de morale s'éteignent et ne restent que la bassesse, la vanité ou la rancoeur. Un riche se vante d'entretenir sa jeunesse en se faisant injecter le sang des pauvres, un père détaille sans affect le comportement psychopathe de son fils... Le cynisme et l'humour noir sauvent l'entreprise du désespoir complet. Sous la plume acérée de Jauffret, la perversion a des airs de fête. Aussi cruel que jouissif.

Par Régis Jauffret, éd. Gallimard, 1 024 p. (grand format).

N'essuie jamais de larmes sans gants © DR

En 1982, Rasmus déguerpit des tréfonds de sa campagne pour assumer sa vraie nature à Stockholm. Benjamin est un témoin de Jéhovah, mais la prise de conscience de son homosexualité va faire éclater tous ses repères. Ces deux-là vont s'apprivoiser et s'enlacer mais, pour eux, comme pour la faune humaine, libre et joyeuse qu'ils fréquentent, les années sida viendront transpercer l'espoir. "Raconter est une sorte de devoir. Une manière d'honorer, de pleurer, de se souvenir." Marqué dans sa chair et sa mémoire par le contexte troublé qu'il relate, Jonas Gardell brasse avec une sensibilité inouïe le politique et l'intime, les lueurs et l'inéluctable tragédie. Prévoyez des mouchoirs.

Par Jonas Gardell, éd. Gaïa Kayak, 848 p. (poche).

Qui a tué mon père © DR

Dans En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis dressait un portrait accablant de sa famille et, à travers elle, d'un prolétariat rural obsédé par la virilité, l'homophobie et le racisme. Qui a tué mon père raconte ses retrouvailles avec ce milieu. Ce n'est toutefois plus l'enfant écorché et paria qui parle ici, mais le miraculé social, le transfuge de classe qui a pris du recul. Et qui s'attache dans ce récit à la croisée de l'autofiction et de l'essai sociologique à dénoncer l'implacable machinerie libérale pour exclure les plus faibles, comme ce père prématurément usé. Le bourreau d'hier était en fait une victime. Au fil d'anecdotes déchirantes, le propos s'élargit pour dériver sur les rapports dominants - dominés, l'intime fécondant l'universel dans une photographie lucide et accablante de notre société. Bouleversant.

Par Edouard Louis, éditions du Seuil, 80 p. (grand format).

Rebelle en fuite et autres histoires © DR

Il faut se faire à l'idée : il n'y aura bientôt plus d'inédits d'Elmore Léonard, romancier et scénariste américain disparu en 2013, à se mettre sous la dent. Son éditeur historique Rivages gratte tout ce qu'il peut - à savoir quelques nouvelles du maître dans les années 1950, quand il se faisait les dents et le style sur du western. "Dutch" comme il est parfois surnommé y patine sa voix - majeure dans le polar américain.

Par Elmore Léonard, éd. Rivages Poche (inédit), 143 p. (poche).

Règne animal © DR

Fresque historique et saga familiale, Règne animal prend place dans un élevage de cochons du sud-ouest de la France au moment de la Première Guerre mondiale pour se refermer dans les années 1980 à l'heure de l'industrialisation. Sondant l'histoire de deux générations, Jean- Baptiste Del Amo examine les déterminismes familiaux au sein d'un clan et en particulier l'héritage d'une violence. Entre Breughel et Zola, un univers noir, terreux, oppressant qui renvoie bêtes et hommes dos à dos et dans lequel seule la lumière et l'écriture baroque et virtuose de Del Amo offrent des fenêtres. Epopée sonore, odorante, incroyablement organique, Règne animal est un livre dans lequel on pénètre comme on déciderait de s'enfermer toute la nuit dans une porcherie. Ames sensibles s'abstenir.

Par Jean-Baptiste Del Amo, éd. Folio, 496 p. (poche).

Le Monstre des Hawkline ; Tokyo-Montana Express ; Willard et ses trophées de bowling ; La Vengeance de la pelouse © DR

Richard Brautigan, poète-comète aussi tendre que viscéralement mélancolique, figure du quartier hippie d'Haight- Ashbury (San Francisco) à la loufoquerie éclatante, nous a laissés tomber en 1985. Et malgré notre affliction, nous ne pouvons que saluer l'édition en poche d'un quatuor dodu de son oeuvre, peut-être plus méconnu du grand public. Féru de western ? Optez pour Le Monstre de Hawkline, jeu jubilatoire avec le Grand Ouest. Amoureux des expériences fulgurantes ? La Vengeance de la pelouse vous éblouira de ses 62 flashs. Coquin et malin ? Laissez-vous becqueter par Willard ! Prêt pour un énigmatique voyage entre grandes plaines et Japon ? Embarquez à bord du Tokyo-Montana Express, les serveuses sosies vous y attendent !

Par Richard Brautigan, éd. Bourgois, 200 p., 320 p., 175 p., 215 p. (poches).

Intégrale John Fante © DR

Un beau cadeau pour les adorateurs (ou futurs fanatiques) du fils d'immigrés italiens le plus connu des Etats-Unis, précurseur de la Beat Generationet modèle absolu de Charles Bukowski : après avoir réédité tout son cycle Bandini en avril (les deux parus dans les années 1930, dont Demande à la poussière, les deux parus dans les années 1980, dont Rêves de Bunker Hill), et avant de faire de même, en septembre, avec les nouvelles de Grosse Faim, les éditions 10/18 viennent de ressortir les trois ouvrages mettant en scène les Molise : Mon chien stupide, L'Orgie et ce bijou au titre merveilleux Les Compagnons de la grappe. Humour et misère, gaudriole et galères conjugales, malice et cuites magistrales : autant ne pas contourner l'incontournable.

Par John Fante, éd. 10/18 (poche).

Scarface © DR

Avant le célèbre et très mal compris chef-d'oeuvre de Brian De Palma en 1983, et même avant le film de Howard Hawks en 1932, il y eut, en 1929, le roman d'Armitage Trail - description à la fois spectaculaire et clinique de la mafia de Chicago au temps de la prohibition, via la trajectoire tragique du gangster Tony Camonte. Une oeuvre majeure dont l'auteur ne profitera pas de la gloire : il meurt à 28 ans.

Par Armitage Trail, éd. Rivages Poche, 254 p. (poche).

Tout autre nom © DR

Que l'on soit un habitué ou un nouveau venu dans la vie et les enquêtes du shérif Longmire du comté d'Absaroka, dans le Wyoming, il suffit d'apprécier le genre "Americana" pour dévorer les romans de Craig Johnson. Ce dixième tome d'une des séries les plus recommandables de ces dernières années ne déroge pas à l'ensemble : dépaysant et impeccable.

Par Craig Johnson, éd. Gallmeister, 352 p. (grand format).

Tropique de la violence © SODIS

Infirmière dans un archipel des Comores, Marie adopte Moïse pour le ravir à son destin de clandestin. A 15 ans, abandonné à la merci de l'île, Mo fait la connaissance de Bruce, le roi de Gaza, bidonville peuplé d'enfants sauvages shootés au chimique.Dans un récit choral où règne la loi du plus fort, la jeunesse de Mayotte n'attend qu'une étincelle pour s'embraser.Au plus près de ses personnages dans l'étau du ghetto, la romancière mauricienne Nathacha Appanah dépeint l'envers d'un décor paradisiaque, où le bruissement d'ailes des roussettes déclenche un effet papillon d'une poésie brutale et poignante. Caribou (bienvenue) Mayotte !

Par Nathacha Appanah, éd. Folio, 192 p. (poche).