Cette année au festival international de la bande dessinée d'Angoulême, 45e du nom, il était un défi plus ardu à relever que les autres, habituels (fendre la foule pour visiter une expo, ne pas se faire écraser à l'ouverture des portes par la horde des chasseurs de dédicaces, ne pas manquer une présentation ou une rencontre qu'on estime incontournable, ne pas se ruiner le samedi soir au bar du Mercure, être encore vivant et décent le dimanche matin): croiser un auteur qui n'a pas, dans ses tiroirs ou les tuyaux, un projet de reprise ou de réinvention d'un personnage-phare de la BD franco-belge, créé par d'autres que lui! Une tendance de fond dans le petit monde de la BD, que doivent désormais gérer les maisons d'édition, riches d'un patrimoine de plus en plus conséquent avec les années, mais confrontées dans le même temps à des défis on ne peut plus contemporains -sortir du lot d'une surproduction structurelle, créer des titres qui existeront plus que quelques semaines sur les étals des librairies, imposer de nouvelles marques, faire vivre les anciennes, exister dans un univers culturel hyper concurrentiel et définitivement multimédia, et surtout, surtout, attirer sans cesse de nouveaux lecteurs, qu'il faut désormais aller chercher avec les dents, tant la "génération smartphone" a d'autres intérêts et d'autres sollicitations que la simple bande dessinée. La BD, artisanat dont la lenteur de production est devenue antinomique avec les nouveaux modes de consommation, fondés eux sur l'immédiateté.
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Cette année au festival international de la bande dessinée d'Angoulême, 45e du nom, il était un défi plus ardu à relever que les autres, habituels (fendre la foule pour visiter une expo, ne pas se faire écraser à l'ouverture des portes par la horde des chasseurs de dédicaces, ne pas manquer une présentation ou une rencontre qu'on estime incontournable, ne pas se ruiner le samedi soir au bar du Mercure, être encore vivant et décent le dimanche matin): croiser un auteur qui n'a pas, dans ses tiroirs ou les tuyaux, un projet de reprise ou de réinvention d'un personnage-phare de la BD franco-belge, créé par d'autres que lui! Une tendance de fond dans le petit monde de la BD, que doivent désormais gérer les maisons d'édition, riches d'un patrimoine de plus en plus conséquent avec les années, mais confrontées dans le même temps à des défis on ne peut plus contemporains -sortir du lot d'une surproduction structurelle, créer des titres qui existeront plus que quelques semaines sur les étals des librairies, imposer de nouvelles marques, faire vivre les anciennes, exister dans un univers culturel hyper concurrentiel et définitivement multimédia, et surtout, surtout, attirer sans cesse de nouveaux lecteurs, qu'il faut désormais aller chercher avec les dents, tant la "génération smartphone" a d'autres intérêts et d'autres sollicitations que la simple bande dessinée. La BD, artisanat dont la lenteur de production est devenue antinomique avec les nouveaux modes de consommation, fondés eux sur l'immédiateté. "La BD n'est plus un genre, mais un médium, résume ainsi Julien Papelier, directeur général des éditions Dupuis depuis un an et demi. Le marché de la BD est désormais riche de sa diversité, elle est capable de traiter de tous les sujets avec tous les publics, et même d'exister en dehors des seuls rayons BD. Mais elle doit aussi, en permanence, se trouver de nouveaux lecteurs, et ce avec d'énormes défis: d'abord faire face à la concurrence des nouveaux médias qui sur-sollicitent déjà le public, surtout jeune, et donc créer de nouvelles séries et de nouveaux univers qui correspondent à ces nouveaux publics, et qu'il s'agit de faire connaître, ce qui passe aujourd'hui bien plus par le numérique que par les rayons de supermarché. Mais il faut aussi entretenir et réinventer le patrimoine et les personnages existants. Dans le premier cas, il faut idéalement créer des univers potentiellement déclinables, dès leur origine, sous d'autres formats (télé, ciné, Web). Dans l'autre, basé sur le patrimoine, on se situe plutôt dans une logique de gestion de marques que dans de la création."Si la bande dessinée est un art, elle reste donc aussi une industrie qui, comme toutes les autres, est condamnée à la croissance et à la prospection de nouveaux clients. "60 % de la population, en France -peut-être un peu moins en Belgique-, ne lit pas de bande dessinée et n'en possède pas ou très peu, continue celui qui, avant de diriger Dupuis, était cadre chez L'Oréal. Tout le monde ne passe pas la porte d'une librairie, surtout parmi cette génération smartphone. Il faut donc aller les chercher et se développer, à la fois à l'international et en se sur-segmentant, comme dans d'autres secteurs industriels."Ce besoin, quasi impératif, de se développer ailleurs que dans l'édition BD et sur les seuls territoires francophones est devenu un constat partagé par toutes les maisons d'édition, avec son lot de stratégies. L'une d'elles consiste à tenter de créer ce que beaucoup nomment une "BD globale", soit "des contenus qui puissent s'adapter à tous les territoires, qu'ils soient asiatiques ou anglo-saxons", comme nous l'expliquait récemment Olivier Jalabert, directeur en France du label Glénat Comics. "Un pont créatif global, qui intégrerait le meilleur de toutes les tendances en BD, franco-belge, comics, manga. C'est l'ambition de notre label, fruit d'un partenariat avec un éditeur américain: créer des BD qui peuvent fonctionner sur les deux marchés, américain et européen, jusqu'ici très différents dans leurs us et coutumes. Or ces différences sont en train de disparaître. On dit beaucoup que la bande dessinée européenne s'américanise, se "marvellise", on dit moins que la bande dessinée américaine s'européanise, plus que le contraire: la notion d'auteur, davantage que de personnage, y est de plus en plus importante." D'où la création, entre autres par Glénat Comics, de véritables "joint ventures" entre auteurs anglo-saxons et européens sur des créations originales, immédiatement pensées pour ces deux marchés.Dupuis, lui, a pris le pli exactement contraire, en créant "des Spirou délocalisés", comme les nomme Julien Papelier (voir ci-dessous), mais aussi en s'inspirant beaucoup des moeurs américaines quant à la gestion des personnages qui lui appartiennent, comme Spirou, resté longtemps la seule exception à la règle dans un paysage dominé par la notion d'auteurs. Et donc en en multipliant les visages, comme jamais en BD franco- belge. Jusque il y a peu, on connaissait la série principale qui voyait déjà se succéder, mais de manière linéaire, les auteurs (de Rob-Vel à l'actuel duo Yoann- Vehlmann, en passant par Tome & Janry, Jijé ou évidemment Franquin). Désormais, " l'arbre est devenu un buisson" pour reprendre les termes de Serge Honorez, ex-Snul mais surtout directeur éditorial chez Dupuis: entre les "Spirou par" déjà confiés à une dizaine d'auteurs différents, le Spirou principal, le Petit Spirou, le Spirou "BD du film" (voir encadré), le film Spirou, les rééditions augmentées, les dessins animés et bientôt le parc Spirou, qui doit ouvrir en juin dans le sud de la France, tous maniés avec des graphies et des identités parfois (très) différentes, le Spirouphile même averti n'y retrouve plus ses petits! Or, si le principe, que Dupuis a été le premier à décliner, a essaimé partout (on a depuis vu passer des "Mickey par", des "Lucky Luke par" et bientôt un "Blueberry par" confié à Sfar et Blain), il a aussi brouillé les pistes et mis à mal la série principale qui a vu, en quelques albums, ses acheteurs diminuer de moitié (passant de 150.000 exemplaires en moyenne à moins de 80.000 aujourd'hui), noyée qu'elle est sous les versions parallèles mais de prestige, et ne se contentant rarement que d'un seul album: Schwartz et Yann en ont réalisé deux, Émile Bravo a signé pour... quatre albums de plus que son Journal d'un ingénu, Alec Severin en aura dessiné trois avant de renoncer, etc. Au point qu'aujourd'hui, Serge Honorez confirme qu'un " univers Spirou sans série-mère est une possibilité que l'on étudie commercialement". Il poursuit: "Spirou est une marque un peu bizarre, pas aussi iconique que Tintin ou Mickey, avec des ressorts flous: c'est un groom, qui vit des aventures... Mais quel enfant sait encore ce qu'est un groom? Son identité fluctue en fonction de ses auteurs, il faut donc augmenter sa notoriété, via des BD, mais aussi des films, un parc, le Web, et faire vivre sa cosmogonie de personnages. On le fait avec Zorglub (Munuera a lancé le spin-off, NDLR ), pourquoi ne pas le faire avec Seccotine, avec Champignac... Et peut-être réorienter les collections, refaire des maquettes. Il n'y aurait plus un Spirou et des "Spirou par", mais une collection de "Spirou de". Tout en partant, à chaque fois, de l'envie des auteurs." Les auteurs de la série principale, justement, qu'en pensent-ils? Le dessinateur Yoann est un peu amer: "Il y avait une époque où les auteurs tenaient le destin de la série en main; nous sommes plutôt devenus des prestataires, dans un univers de marques et de licences où les personnages ont plus d'importance que les auteurs. On met donc la série principale entre parenthèses pour quelques années, le temps de développer -comme l'ont fait avant nous Tome et Janry avec Le Petit Spirou- un Spirou plus "original", où l'on peut encore s'amuser. La suite dépendra du succès ou non de la tentative." Ce sera Supergroom, un Spirou presque super-héros, utilisant les inventions de Champignac comme des super-pouvoirs. Fabien Vehlmann, le scénariste, confirme mais module: "Nous avons créé le premier "Spirou par" avant de reprendre la série principale. Je suis mal placé pour critiquer le principe. Mais une telle démultiplication brouille son image. Spirou, à qui il manque une caractérisation forte à la Batman, a en réalité une identité qui correspond à celle de ses auteurs. Il lui faut peut-être un électrochoc comme celui du Petit Spirou pour réenchanter les gamins."