"La mer du Nord, c'est le bac à sable de tous les Belges!" s'enthousiasme Bernard Gilson. L'homme connaît son sujet, lui qui a consacré une grande partie de sa carrière professionnelle à creuser cette question au travers de plusieurs opus de référence. Titre phare de sa maison d'édition éponyme, La mer du Nord, du Zoute à La Panne, ouvrage écrit en 1991 par son frère Yves Gilson, transcendait cet attachement nostalgique pour toucher du doigt la dimension de fascination plastique de la côte belge. Sa lecture apprend combien la mare nostrum septentrionale s'est révélée "maîtresse aimée" de grands noms de la création tels que Félicien Rops, Jean Brusselmans ou Léon Spilliaert, pour n'en citer que quelques-uns. En cause, un espace côtier offrant à l'oeil une remarquable "synthèse géométrique", ouvrant la rétine vers une infinie "sensibilité tonale", laquelle se voit doublée d'une féconde "juxtaposition de plans". A cela, il faut encore ajouter ce "caractère sans cesse mouvant des formes et des effets". Celui-là même qui travaillait un peintre comme Henri-Victor Wolvens. Ce Bruxellois qui fut un proche de Permeke appelait de ses oeuvres un livre dédié "à notre merveilleuse mer du Nord, toujours changeante".
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"La mer du Nord, c'est le bac à sable de tous les Belges!" s'enthousiasme Bernard Gilson. L'homme connaît son sujet, lui qui a consacré une grande partie de sa carrière professionnelle à creuser cette question au travers de plusieurs opus de référence. Titre phare de sa maison d'édition éponyme, La mer du Nord, du Zoute à La Panne, ouvrage écrit en 1991 par son frère Yves Gilson, transcendait cet attachement nostalgique pour toucher du doigt la dimension de fascination plastique de la côte belge. Sa lecture apprend combien la mare nostrum septentrionale s'est révélée "maîtresse aimée" de grands noms de la création tels que Félicien Rops, Jean Brusselmans ou Léon Spilliaert, pour n'en citer que quelques-uns. En cause, un espace côtier offrant à l'oeil une remarquable "synthèse géométrique", ouvrant la rétine vers une infinie "sensibilité tonale", laquelle se voit doublée d'une féconde "juxtaposition de plans". A cela, il faut encore ajouter ce "caractère sans cesse mouvant des formes et des effets". Celui-là même qui travaillait un peintre comme Henri-Victor Wolvens. Ce Bruxellois qui fut un proche de Permeke appelait de ses oeuvres un livre dédié "à notre merveilleuse mer du Nord, toujours changeante". L'éditeur confie: "A la fin du XIXe siècle, un lien fort s'est noué avec la mer. Il y a eu un exode des citadins. C'est devenu un lieu de villégiature dans lequel on s'établissait pour plusieurs mois. La vie culturelle a suivi ce mouvement, peintres et écrivains y cohabitaient. Il y avait des personnalités comme Emile Verhaeren, Eugène Demolder, James Ensor, Henri Evenepoel, Théo van Rysselberghe voire, plus tard, et dans un autre genre, Henri Storck... Il y a eu une fusion: les uns ont peint les autres, tandis que les seconds ont mis des mots sur les oeuvres des premiers. Cette émulation a condensé la symbolique de l'horizon, l'idée d'un appel vers le large que les habitants des villes ressentaient avec une impérieuse nécessité. Il y a à cette époque la naissance de la mer comme métaphore de quelque chose de plus grand. Cette imagerie nous taraude encore aujourd'hui." On ne saurait mieux dire. L'écho des noces entre la lumière de la côte et l'oeil des plasticiens n'a pas fini de résonner. En plusieurs décennies, les stations balnéaires et les plages ont connu un glissement progressif: de territoire d'une contemplation et d'un contact tacite avec un ailleurs métaphorique, la mer s'est muée en endroit d'exposition. Ce formidable raccourcissement du processus, de la mer à la mer, n'est pas sans parasites. Ils sont ceux d'un marché de l'art traversé par des impératifs d'événementialisation et de course à l'audience sur fond de tourisme arty. Il revient à chacun de faire son propre tri entre le bon grain et l'ivraie esthétique. Le tout pour une salutaire écologie du regard. Le moins que l'on puisse écrire, c'est qu'en matière de programmation artistique, le littoral national a fait le plein en cet été 2018. La palme revient à Beaufort, une triennale d'art contemporain déroulée sur 65 km de côte qui signe ici sa 6e édition. Au total, neuf communes - La Panne, Coxyde, Nieuport, Middelkerke, Ostende, Bredene, Le Coq, Zeebruges et Knokke-Heist - font place aux 19 oeuvres, souvent monumentales, de 18 artistes belges et étrangers. Pas de murs, pas de pavillons, pas de gardiens: les pièces en question ont les dunes ou les stations elles-mêmes pour décor. Répertoriées sur un plan disponible dans les adresses de tourisme, sculptures et installations sont accessibles gratuitement à tout moment du jour et de la nuit. Elles peuvent être touchées par les visiteurs, une dimension que l'on aurait tort de négliger à une époque où la technologie n'en finit pas de dématérialiser le monde. Commissaire de cet événement lancé en 2003, Heidi Ballet situe les enjeux: "Dans le cadre de Beaufort, la mer est présentée comme un lieu indomptable... qui nous relie en même temps au reste du monde. Chaque artiste participant provient d'un pays jouxtant la mer. L'édition 2018 n'a pas de titre, et n'avait même pas de thème au départ. Mais durant les préparatifs, deux thématiques ont fini par émerger: les monuments et l'écologie." Sur la question du rôle des monuments et sur le sens qu'ils confèrent à un endroit, il ne faut pas manquer Holy Land, une oeuvre de 2006 portant la patte du Français Kader Attia. Il s'agit d'une installation de 40 miroirs, enfoncés dans le sable, qui évoquent la question de la "Terre promise", ce lieu à venir permettant d'endurer les souffrances du présent. Dans ce cas-ci, il est à relier avec le sort des 30.000 soldats coloniaux africains ayant perdu la vie pendant la Première Guerre mondiale. Attia pose la question: pourquoi leurs descendants n'ont-ils jamais obtenu le droit d'immigrer en Europe? Cette plaie béante a incité le plasticien à imaginer des stèles funéraires dignes de ces soldats tombés au champ d'honneur mais aussi... des migrants noyés en mer en essayant de rejoindre l'Europe. L'oeuvre cristallise cette problématique non sans en matérialiser formellement le caractère déceptif. Vu dans la perspective de la mer, les miroirs séduisent... mais de plus près, force est de constater qu'ils ne font que refléter la réalité. D'autres pièces données à voir ne doivent pas être négligées: on pense au Poséidon de Xu Zhen sur la digue du Coq, à la performance The Ninth Wave d'Edith Dekyndt à Nieuport ou encore, dans la même station, aux statues équestres de bronze de Nina Beier, qui sont à la fois recontextualisées et régulièrement immergées par les marées. L'autre gros morceau de cet été est indubitablement Artville, un projet d'envergure qui lie l'artiste Jan Fabre, Bozar, la marque BMW et Knokke. Si l'impulsion initiale est publicitaire, la commune de Léopold Lippens a exigé de la part du constructeur automobile et de son agence de communication d'en passer par un opérateur culturel de renom afin de garantir un contenu au-dessus de tout soupçon. Un vrai défi pour le Palais des beaux-arts de Bruxelles qui ose là une audacieuse délocalisation. Comme l'explique Luc Preaux, manager commercial: "Le public qui nous connaît vient chez nous pour des raisons précises, il sait ce qu'il vient voir. A Knokke, c'est une autre configuration, celle de touristes qui ne sont pas forcément intéressés par l'art. Nous avons imaginé une rencontre qui soit à la fois accessible et pointue. Pour ce faire, nous nous sommes servis d'un biais qui fascine: la technologie telle que l'approche notre département BozarLab." Face au casino, Artville va s'étendre sur 3.000 mètres carrés. Deux pavillons en bois et en verre ont été conçus pour l'occasion par le bureau d'architecture belge G2architecten. L'un des pavillons en question sera investi par l'Anversois Jan Fabre qui a été pressenti pour mener à bien ce projet en étroite collaboration avec l'institution bruxelloise. L'expérience se veut immersive. Qu'on juge plutôt, une bande-son binaurale - une acoustique "tridimensionnelle" pour le dire vite - et cinq robots d'industrie articulés, tels qu'on les rencontre dans les chaînes de montage de voitures, qui manipuleront autant d'écrans gigantesques sur lesquels seront projetés des vidéos du plasticien flamand. But de la manoeuvre? Créer un effet de sidération. Il sera également question de convergences entre la chorégraphie mécanique et les séquences filmées dans lesquelles des danseuses - on le sait, Fabre est aussi chorégraphe - se serviront de leur corps pour suggérer la thématique de l'extase telle qu'elle est abordée par le peintre "caravagiste" Theodoor Van Loon (une exposition lui sera dédiée à Bozar à l'automne prochain). Cette expérience inédite abouchant l'ancien et l'actuel sera également l'occasion de découvrir des "skulls" de Fabre, ces crânes en forme de vanités contemporaines. Autre première en Belgique, les visiteurs découvriront deux réalisations emblématiques du projet BMW Art Car, un concept forgé en 1975 par la société munichoise. Le principe? Demander à des artistes de renom - David Hockney, Jenny Holzer, Roy Lichtenstein, Robert Rauschenberg, Frank Stella... - de peindre un modèle de la gamme. L'événement knokkois montrera la première voiture de cette série sur laquelle est intervenu Alexander Calder, ainsi que celle signée, en 1979, par Andy Warhol himself - l'anecdote veut qu'après deux projets refusés, le pape du pop art ait peint lui-même une BMW M1 en précisant à la firme que c'était "à prendre ou à laisser".Parmi les dizaines de manifestations disséminées au fil du littoral, il faut encore pointer The Crystal Ship, à Ostende, qui se revendique "le plus grand festival de street art en Europe". Au programme: 50 fresques et quelque 250 petites interventions signées par des pointures telles que Oak Oak, Jaune, le Colectivo Licuado, Roa, Phlegm... Mentionnons également Getij-Dingen, une manifestation décalée, dont c'est la 4e édition, qui consiste à river des sculptures à des poteaux mesurant la hauteur des marées. Le parcours, qui s'étend du piquet 1 à Nieuport jusqu'au 15 à Saint-Idesbald, lie embruns et créations de manière inextricable. Toujours à Saint-Idesbald, le Frac de Dunkerque s'expose au centre Ten Bogaerde avec, à la clé, des oeuvres de Jan Fabre, Johan Van Geluwe, Leo Copers et Frederik van Simaey. Et enfin, dans un genre familial et consensuel, c'est les vacances après tout, le Zwin Nature Park, endroit épatant depuis sa rénovation, qui fait place à la 53e édition de l'exposition internationale de photographie Wildlife Photographer of the Year. Difficile de résister à la puissance de ces 100 photographies qui rappellent combien la nature est précieuse. Une leçon à ne pas oublier, surtout lorsque l'on se trouve en bord de mer, zone exposée, s'il en est, aux dérèglements climatiques.