Cela fait bien longtemps qu'un objet culturel n'avait pas déclenché un tel vacarme. Pas une radio, pas un JT, pas un site d'info qui n'ait parlé du phénomène Squid Game. Un mois seulement après sa diffusion, la série Netflix s'impose déjà comme un nouveau jalon de la pop culture. Et accessoirement comme un nouveau point Godwin brandi dans les conversations de comptoir pour illustrer la déliquescence morale.

Personnalité iconique de la télé, Antoine de Caunes met son grain de sel dans le magazine à l'occasion de la sortie de Perso, recueil de chroniques dévoilant l'homme derrière les nombreux déguisements.

Petite anecdote personnelle: dans le nord de Bruxelles où j'ai grandi dans les années 80, les ados blancs comme neige raffolaient d'une expression arabe -la seule qu'ils connaissaient- pour agonir celui qui avait le malheur de se retrouver dans une situation embarrassante. Trébucher dans la rue, tousser en tétant un joint, rougir devant une fille déclenchait automatiquement une pluie de "hachma" dans la bouche des potes hilares.

Lors d'un événement tragique comme un attentat, l'attention et la compassion se concentrent en premier lieu sur les victimes directes. Logique. Elles payent au prix fort d'avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Les plus "chanceux" s'en sortiront avec des séquelles physiques et psychiques indélébiles. Comme Philippe Lançon, l'auteur du bouleversant Lambeau.

On s'en est déjà ému et réjoui ici. Mais la force et la hauteur de la vague poétique qui déferle sur notre époque phtisique nous pousse à revenir y faire un tour. Car ce à quoi on assiste, ce n'est plus juste un vague murmure dans la nuit, une promesse aussi incertaine qu'un accord militaro-commercial franco-australien, ce n'est plus non plus une lubie artificiellement gonflée par les médias, mais bien une lame de fond, une combustion spontanée avec potentiellement à la clé une redistribution durable des cartes narratives.

Une, deux, trois, quatre, cinq... On ne compte plus les pubs qui mettent en scène des mannequins noires ou métisses dans le dernier numéro bien dodu de M, le magazine du week-end du Monde. À la grosse louche, deux tiers des marques de luxe qui se bousculent dans ce spécial mode jouent la carte du métissage. On est loin ici du style Banania dans lequel les Noirs ont longtemps été cantonnés, et pas que dans Tintin au Congo.

À la question rituelle "Où as-tu passé l'été?", nombreux répondront, la moue boudeuse et pour faire court, "Dans une chanson du Grand Jacques". En l'occurrence Le Plat Pays: "Avec le fil des jours / Pour unique voyage / Et des chemins de pluie / Pour unique bonsoir / Avec le vent d'ouest / Écoutez-le vouloir / Le plat pays / Qui est le mien."

Un petit dernier pour la route... Dès la semaine prochaine, Focus passe à l'heure d'été. Ce qui ne veut pas dire que nous baissons le volet pour deux mois. Au contraire. Vu l'actualité culturelle bien chargée qui s'annonce -et que nous décortiquons cette semaine dans un agenda spécial de dix pages-, toute l'équipe reste mobilisée.

L'art est un bon baromètre pour humer l'air du temps. Ses révolutions esthétiques précèdent souvent les mouvements tectoniques de la société tout entière. Le futurisme des années 1910 n'annonçait-il pas le culte de la vitesse et la folie autodestructrice qui consumeront la modernité industrielle tout au long du XXe siècle?

Il ne faut pas être un indécrottable gauchiste adepte des thèses antilibérales de Thomas Piketty -qui disent, en gros, que le capitalisme est une machine à fabriquer de l'inégalité- pour s'émouvoir des noces contre-nature entre des artistes qui ont construit leur carrière sur la résistance à l'ordre établi et au matérialisme et des groupes financiers.

Comme une vilaine grippe, on a d'abord cru que ce serait passager. Un état transitoire qui vous plonge dans une torpeur paralysante et vous fait voir le monde à travers une vitre opaque. Tout est soudain brouillé, déformé, la réalité se liquéfie, ses contours se délayent dans les vapeurs de la fièvre. Ce qui était essentiel devient superflu, et inversement. Une expérience éprouvante, aux limites de soi et du réel, soudain si instable, avant un retour à la normale, à l'équilibre, à l'apparente solidité des faits.

Choisir, c'est renoncer, disait André Gide. Mais parfois, on n'a pas envie de faire le tri dans nos envies. C'est ce qui s'est passé au moment d'achever la couverture de ce numéro. Deux sujets tenaient la corde.

Une pandémie peut en cacher une autre. À côté du Covid, le virus du mensonge a lui aussi abondamment circulé ces derniers mois. Et aucun vaccin n'est par contre disponible pour lutter contre cet autre fléau.

"Comment en est-on arrivé là, culture? Comment le politique a-t-il pu t'abandonner à ton triste sort, lui qui jurait la main sur le coeur qu'on ne pouvait pas se passer de tes services?"

Ce n'est pas un scoop, en 20 ans, l'industrie de la musique a complètement changé de paradigme: les ventes de supports physiques se sont effondrées -entraînant dans leur chute les disquaires-, le live a pris une place centrale dans l'assiette financière des artistes, et surtout, la musique s'est massivement dématérialisée, se consommant désormais partout et tout le temps sur son téléphone, sa tablette, son PC ou son autoradio connecté. Les "digital natives", qui sont nés avec un smartphone dans la main, n'imaginent même pas que leurs parents aient pu un jour écouter leurs idoles sur des cassettes.

On en apprend tous les jours. Y compris dans des domaines a priori familiers. Il arrive même qu'on croise sur notre chemin des connaissances reliées par des fils invisibles, comme un jeu de piste orchestré par Le ou La scénariste en chef. À nous de faire les rapprochements. Au risque sinon de passer à côté d'une occasion de "mourir moins bête", pour paraphraser la capsule quotidienne de Marion Montaigne sur Arte.

Je vous parle d'un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. De 1985 à 1993, à une époque où les chaînes de télé se comptaient encore sur les doigts des deux mains et où Internet sortait à peine de la salle d'accouchement, un jeu télévisé faisait fureur tous les midis sur TF1.

Ma femme est psychologue dans un centre de guidance à Bruxelles. Et depuis un an, elle est sur le pied de guerre. Elle ne porte pas de blouse blanche, n'a pas été applaudie tous les soirs pendant des semaines et pourtant c'est une héroïne de la pandémie.