Quel jour sommes-nous? Lundi? Mardi? On ne sait déjà plus exactement. Le temps s'est dilaté, les journées se ressemblent, suspendues au décompte macabre de 11h et salement froissées par les insomnies à répétition et la traque obsessionnelle des symptômes de l'ennemi invisible. Un toussotement dans la maison et tout le monde se fige. La semaine a déteint sur le week-end, ou l'inverse. Avec pour résultat une forme spatio-temporelle hybride à l'inconfort permanent. Comme si on avait été projetés dans un univers parallèle qui ressemble en apparence à notre monde mais où tout a été déréglé.

On avait prévu de vous parler entre autres du festival Listen! et des sorties ciné marquantes de la semaine. Le coronavirus en a décidé autrement. Alors on s'adapte.

"Aujourd'hui, il faut être pour ou contre. Et le faire savoir en criant plus fort que l'autre. Pas de place pour la modération."

À chaque menace d'envergure planétaire -Tchernobyl en 1986, les attentats hier, le coronavirus aujourd'hui-, parler d'autre chose, du temps qu'il fait ou de l'usage de l'adjectif chez Proust, paraît un peu vain, un peu déplacé, un peu indécent même. Plus rien ne compte que le danger imminent, qu'il soit réel ou fantasmé, même si l'on sait pertinemment bien que vérifier toutes les cinq minutes la progression de la contamination sur son smartphone ne va pas aider à résoudre le problème. Et encore moins à se sentir mieux.

On est d'accord, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, deux ou trois piafs revêtus de la même queue-de-pie noire et blanche, ça commence à sentir bon le réveil de la nature et le réchauffement des sentiments. Il en va un peu de même dans la culture.

Se planter devant un documentaire animalier est toujours une expérience un peu étrange et troublante. Sans doute parce que ce genre indémodable en dit surtout long sur nous les humains.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, ils sont partout. En radio aussi où, du matin au soir, et singulièrement en France, des tontons flingueurs passent l'actualité à la moulinette d'une ironie pas toujours bienveillante. Cibles privilégiées: les politiques. On dira, ils l'ont souvent bien cherché à vouloir s'exposer à n'importe quel prix.

C'est en regardant le cinquième épisode de la série The Outsider, le plus tendu de cette enquête à tiroirs sur des meurtres d'enfants échappant à toute explication rationnelle -tout désigne les suspects qui ont en même temps des alibis en béton-, qu'on s'est souvenu que tous les hommes et les femmes n'étaient pas égaux devant la peur.

Tous les mythes finissent un jour ou l'autre par s'effondrer. Le dernier en date est celui qui veut que les conflits de générations appartiennent au passé.

Si 1917 de Sam Mendes a recueilli les louanges quasi unanimes de la presse spécialisée, dont Focus, le public de son côté se montre nettement plus circonspect. Voire agacé par cet emballement médiatique qui devrait culminer lors de la cérémonie des Oscars dont il est l'un des favoris. "J'ai rarement été aussi surpris par l'énorme différence entre les propos des critiques et le sentiment d'après séance, nous écrit ainsi un lecteur incrédule. Les décors sont formidables, les effets excellents, mais les divers "épisodes" guerriers ne sont pas crédibles."

C'est un coup de tonnerre dans une (petite) rentrée littéraire annoncée sans nuages. Personne n'a vu venir le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset). Lui tout seul, il est pourtant en train de changer et l'Histoire de la littérature française contemporaine, et la définition des normes en matière de sexualité.

Certaines croyances résistent à l'usure du temps par la seule force de l'habitude. Comme ces papiers peints décrépis qui ne collent plus aux murs que grâce à la crasse qui s'y est accumulée. Ainsi, chaque nouvelle rentrée littéraire entretient-elle le mythe d'une civilisation du livre inaugurée avec l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1440.

"Avec la rapmania qui contamine toute la chaîne du divertissement culturel, jusqu'aux formats lisses et familiaux à la The Voice, se pose la question de sa récupération et donc sa stérilisation par un capitalisme toujours prompt à se réapproprier toute forme de sédition. Autrement dit, en élargissant son audience, le rap a-t-il vendu son âme à ses geôliers?"

Bienvenue dans le mois le plus schizophrénique de l'année! Celui où l'on va dépenser sans compter d'une main ce que l'on a promis de ne plus gaspiller de l'autre. Celui où l'on va s'indigner du mauvais bulletin écologique un jour et exploser le compteur d'Alibaba, d'Amazon et autres supermarchés virtuels le suivant. Celui où l'on va se jeter sur les bonnes affaires aux empreintes carbones désastreuses lors des Black Friday et Cyber Monday -en attendant le Magic Tuesday l'an prochain?- et se désoler du manque d'ambition de la Cop 25. Celui aussi où l'on va manger du tofu et des légumes bio du coin le 23 et une bonne tranche de foie gras le 24...

Les Misérables de Ladj Ly est un grand film. Pas seulement parce qu'il rend compte en mode viscéral d'une réalité sociale à bout de souffle, mais parce qu'il étale sur nos pupilles le désarroi d'une population qui a perdu le goût de l'universel, s'enlisant inexorablement dans les divisions, le repli, la haine, les ténèbres. L'Autre est au mieux un serpent dont on accepte les petits trafics pour éviter la morsure, au pire un ennemi à abattre. Mais jamais en tout cas un être aimé et respecté pour ce qu'il est, par-delà ses différences. Tous -flics ripoux, caïds, proxénètes, intégristes- se neutralisent par la peur ou par l'intimidation, garantissant un équilibre précaire, instable et inflammable.

Des voix abasourdies se sont élevées des deux côtés de la frontière linguistique mais sans parvenir à émouvoir le cost-killer en chef Jan Jambon: le gouvernement flamand mettra bien l'audiovisuel public et les artistes du nord du pays au pain sec.

L'inclassable dandy surréaliste a accepté de jouer les prolongations pour un numéro spécial de Focus, proposant des sujets, se penchant sur le dernier Kanye West ou commentant avec espièglerie et lucidité l'actu. Voici son édito.

C'est une question qui revient régulièrement à l'avant-plan, comme une poussée de fièvre saisonnière: l'art doit-il être moral? Une question à double sens, qu'il est prudent de distinguer pour ne pas mélanger les torchons et les serviettes sémantiques.

C'est la question à un million de dollars: d'où vient l'inspiration des artistes? À quelle source s'abreuvent-ils pour sublimer l'ordinaire? Ou plutôt à quelleS sourceS. Leonard de Vinci et Jackson Pollock ont beau utiliser le même média, la peinture, on devine au premier coup d'oeil qu'ils n'ont pas été visités par les mêmes muses... À la sortie d'un film, d'une expo, d'un concert ou en refermant un roman ou une BD nous défrisant les neurones, on s'est tous posé la question de l'étincelle qui a mis le feu aux poudres dans la tête de l'artificier. Mais comme pour la théorie du Big Bang, il manque toujours une pièce au puzzle. On peut rembobiner le scénario mais jamais jusqu'à son point de départ.