En temps normal, à ce moment-ci de l'année, on trépigne comme un chat affamé attendant sa ration de croquettes. La perspective d'un voyage fantasmé depuis des lustres, d'une tournée des grands festivals, d'un marathon d'expos à Arles, d'un banquet de lectures à rattraper, ou tout simplement d'un changement de rythme dans le train-train à grande vitesse du quotidien, cette perspective donc déclenche d'ordinaire une onde de plaisir, un ravissement par anticipation.

Quand les mots ordinaires échouent à décrire un choc, une injustice, un ravissement ou une colère, il reste toujours la poésie. Affranchie des règles du cartésianisme, elle "parle" directement au coeur en combinant des sensations à la manière du peintre qui fait naître l'émotion en juxtaposant les couleurs sur la toile. La poésie est un paradis perdu sur la carte embouteillée de la communication dévitalisée.

On n'a pas fini de tirer les leçons de l'exécution de George Floyd le 25 mai dernier dans les rues de Minneapolis.

"Même si c'est pour la bonne cause, croiser un visage masqué reste une expérience perturbante."

S'il y a une profession qui n'a pas chômé pendant ces deux mois de confinement, à côté des soignants, caissières et livreurs de colis, ce sont les philosophes. Face à l'inconnu, ils ont été appelés à la rescousse pour mettre un peu de sens dans la pagaille générale. Et notamment nous aider à comprendre les enjeux épistémologiques de cette crise qui a chamboulé nos vies quotidiennes, nous confrontant à des situations inédites potentiellement déstructurantes et angoissantes.

Les musées ont commencé à rouvrir leurs portes. Une bonne nouvelle. Profitons-en. Courons au Musée de la photographie de Charleroi, au BPS22, au BAM ou à Bozar nous aérer l'esprit... Mais cette bouffée d'oxygène ne suffira pas à apaiser la colère d'un secteur, la culture, qui a été purement et simplement abandonné par le politique.

Bien malin celui ou celle qui peut dire avec certitude à quoi ressemblera la vie d'après. Assistera-t-on à un changement de paradigme radical débouchant sur un monde plus solidaire, plus conscient de ses responsabilités et moins obsédé par le profit et la consommation frénétique? Ou passé l'émoi de l'état d'urgence sanitaire, et une fois éloignée la perspective de la mort, se réveillera-t-on dans le même lit néolibéral qu'avant, et même peut-être "un peu plus pire", comme le pronostique joyeusement l'oracle Michel Houellebecq?

À la manière de Charly Delwart, on fait notre inventaire personnel, mais pour la durée du confinement. Chacun pouvant s'amuser à déceler derrière les chiffres les obsessions, les vices, les déviances, et les comparer à sa propre échelle...

La période très spéciale que l'on vit en ce moment nous aura au moins appris une chose, ou plus exactement confirmé ce qu'on savait déjà plus ou moins: la culture, celle dont en temps normal tout le monde jure la main sur le coeur qu'elle est un rouage essentiel de nos démocraties et qu'il est vital de la protéger, ne pèse plus très lourd dans la balance quand le navire économique prend l'eau.

La culture souffle le chaud et le froid en ce moment. Surtout le froid, en fait. Depuis deux semaines, notre boîte mail ressemble à un cimetière où s'entassent les cadavres des concerts, spectacles et festivals qui n'auront pas lieu d'ici à, au mieux, septembre. Kunst, BSF, Couleur Café, BIFFF, Werchter, Avignon, Tomorrowland, etc. Des faire-parts qui s'ajoutent à ceux annonçant le départ précipité et définitif de ténors des Arts et des Lettres, fauchés eux aussi par le Covid-19, comme l'écrivain Luis Sepúlveda ou le flambeur mélancolique Christophe.

Sans pouvoir encore prédire quand ni comment cette crise sanitaire s'achèvera, ce qui est déjà sûr c'est qu'elle laissera des traces -sur le terrain politique, économique, social et culturel-, mais aussi des images fortes. Ce qui n'est pas le moindre des paradoxes pour un virus que personne n'a jamais aperçu, sinon des virologues à travers de puissants microscopes.

Quand le confinement est devenu réalité le 18 mars dernier, un sentiment de panique et d'effroi s'est propagé comme une traînée de poudre dans la population. Avec plus ou moins d'intensité, chacun s'est mis à redouter cette expérience inédite du vide et du silence que l'on associe instinctivement à la réclusion. Une crainte viscérale qui a d'ailleurs poussé certains à remplir dans l'urgence leurs frigos et leurs placards pour conjurer symboliquement la peur du manque.

Quel jour sommes-nous? Lundi? Mardi? On ne sait déjà plus exactement. Le temps s'est dilaté, les journées se ressemblent, suspendues au décompte macabre de 11h et salement froissées par les insomnies à répétition et la traque obsessionnelle des symptômes de l'ennemi invisible. Un toussotement dans la maison et tout le monde se fige. La semaine a déteint sur le week-end, ou l'inverse. Avec pour résultat une forme spatio-temporelle hybride à l'inconfort permanent. Comme si on avait été projetés dans un univers parallèle qui ressemble en apparence à notre monde mais où tout a été déréglé.

On avait prévu de vous parler entre autres du festival Listen! et des sorties ciné marquantes de la semaine. Le coronavirus en a décidé autrement. Alors on s'adapte.

"Aujourd'hui, il faut être pour ou contre. Et le faire savoir en criant plus fort que l'autre. Pas de place pour la modération."

À chaque menace d'envergure planétaire -Tchernobyl en 1986, les attentats hier, le coronavirus aujourd'hui-, parler d'autre chose, du temps qu'il fait ou de l'usage de l'adjectif chez Proust, paraît un peu vain, un peu déplacé, un peu indécent même. Plus rien ne compte que le danger imminent, qu'il soit réel ou fantasmé, même si l'on sait pertinemment bien que vérifier toutes les cinq minutes la progression de la contamination sur son smartphone ne va pas aider à résoudre le problème. Et encore moins à se sentir mieux.

On est d'accord, une hirondelle ne fait pas le printemps. Par contre, deux ou trois piafs revêtus de la même queue-de-pie noire et blanche, ça commence à sentir bon le réveil de la nature et le réchauffement des sentiments. Il en va un peu de même dans la culture.

Se planter devant un documentaire animalier est toujours une expérience un peu étrange et troublante. Sans doute parce que ce genre indémodable en dit surtout long sur nous les humains.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, ils sont partout. En radio aussi où, du matin au soir, et singulièrement en France, des tontons flingueurs passent l'actualité à la moulinette d'une ironie pas toujours bienveillante. Cibles privilégiées: les politiques. On dira, ils l'ont souvent bien cherché à vouloir s'exposer à n'importe quel prix.

C'est en regardant le cinquième épisode de la série The Outsider, le plus tendu de cette enquête à tiroirs sur des meurtres d'enfants échappant à toute explication rationnelle -tout désigne les suspects qui ont en même temps des alibis en béton-, qu'on s'est souvenu que tous les hommes et les femmes n'étaient pas égaux devant la peur.