De mon vivant, j'ai connu deux événements planétaires marquants: la Chute du Mur et le 11 septembre. L'histoire semblait s'emballer, ouvrir de nouveaux chapitres, se réécrire. Mais ça restait l'histoire. Ce furent des événements bouleversants mais ils restaient inscrits dans une continuité: la Guerre froide pour l'un, la barbouzerie internationale pour l'autre. À la Chute du Mur, j'ai pu me dire que le monde allait devenir un peu meilleur et les Russes nos amis. Le 11 septembre, j'ai pu craindre que la suite soit une Troisième Guerre mondiale ou un attentat nucléaire. Mais ça restait des étapes logiques au regard de l'histoire et, à vrai dire, ça n'a même pas vraiment impacté le train-train, du moins profondément. Les jours suivant la Chute du Mur et le 12 septembre 2001, je n'ai jamais eu l'impression que nous avions soudainement glissé vers un univers parallèle; que la décision politique d'ouvrir le Rideau de Fer et les attaques sur le WTC et le Pentagone étaient des preuves que nous vivions dans une simulation et que ces événements trahissaient un glitch dans la Matrice.
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De mon vivant, j'ai connu deux événements planétaires marquants: la Chute du Mur et le 11 septembre. L'histoire semblait s'emballer, ouvrir de nouveaux chapitres, se réécrire. Mais ça restait l'histoire. Ce furent des événements bouleversants mais ils restaient inscrits dans une continuité: la Guerre froide pour l'un, la barbouzerie internationale pour l'autre. À la Chute du Mur, j'ai pu me dire que le monde allait devenir un peu meilleur et les Russes nos amis. Le 11 septembre, j'ai pu craindre que la suite soit une Troisième Guerre mondiale ou un attentat nucléaire. Mais ça restait des étapes logiques au regard de l'histoire et, à vrai dire, ça n'a même pas vraiment impacté le train-train, du moins profondément. Les jours suivant la Chute du Mur et le 12 septembre 2001, je n'ai jamais eu l'impression que nous avions soudainement glissé vers un univers parallèle; que la décision politique d'ouvrir le Rideau de Fer et les attaques sur le WTC et le Pentagone étaient des preuves que nous vivions dans une simulation et que ces événements trahissaient un glitch dans la Matrice. Ça, c'était plutôt le 17 juillet 2014. Ce jour-là, le vol civil international MH17 de la Malaysia Airlines reliant Amsterdam à Kuala Lumpur a été abattu dans la région de Donetsk, en Ukraine, probablement par des soldats russes, sans doute ronds comme des queues de pelles. Seulement voilà, les Russes ont toujours nié cette affaire et ce qui rajoute encore plus au trouble, c'est que quelques mois auparavant, le 8 mars 2014, un autre avion de cette même Malaysia Airlines, le MH370, a tout simplement disparu en plein vol sur sa route vers Pékin. À l'époque, je ne me suis pas vraiment intéressé à ces histoires. C'était pour moi de l'info de bruit de fond. Aujourd'hui, quand j'essaye de dater le moment précis où j'ai commencé à penser que la réalité devenait vraiment bizarre, comme scénarisée par un auteur de série B, et que l'histoire partait vraiment en saucisse, c'est toutefois vers ces dates que je me tourne. Depuis juillet 2014, l'impression de vivre dans un bouquin de science-fiction de ma jeunesse ou une dystopie à la Alan Moore ne m'a en effet plus quittée. Depuis juillet 2014, cette impression est même devenue de plus en plus tenace. Ce n'est pas la faute que de la politique, du chaos social et de l'info en délire 24/7. Bien entendu, bon nombre de dirigeants politiques ont aujourd'hui tout du despote dystopique. Bien entendu, l'impression d'apocalypse est entretenue par les fils info. Bien entendu, que les flics français utilisent des tactiques de contre-insurrection militaire pour mater des écoliers donne l'impression de soudainement vivre dans V for Vendetta. Mais il n'y a pas que ça, il n'y a pas que la gravité qui nourrit cette impression d'irréalité. Il y a des petites choses plus rigolotes aussi, comme ces adultes qui se mettent des casques de protection pour rouler en trottinette sur les trottoirs des villes ou le fait que manger seul au restaurant soit désormais considéré comme une tendance sociologique à laquelle accorder du temps médiatique; voire même quelque chose à présenter comme une source de souffrance sociale. Que l'on parle de Black Panther comme d'un chef-d'oeuvre cinématographique et que Johnny Hallyday ait droit à des funérailles nationales jouent aussi. Ou encore que l'on puisse évoquer une "violence inouïe" quand les gens se foutent simplement des tronches d'Hugo Clément et d'Emmanuelle Praet, autrement dit d'un type qui est tout de même au journalisme ce que Claude François était au disco et d'une femme dont l'opinion est au mieux un ingrédient superflu au moment de cuisiner le boudin. Je ne pense pas que nous vivions dans une simulation. Je ne pense même pas que l'histoire soit réellement devenue zinzin. Ce n'est pas parce que je le ressens que c'est vrai. Ce n'est pas parce que l'environnement me semble étrange depuis quatre ans que je vais forcément accepter de perdre pied sans chercher à comprendre pourquoi l'image du monde me fait cet effet-là. Bon, j'ai autre chose à foutre aussi, donc je ne suis pas très loin dans cette enquête. Pour le moment, je n'ai même que deux explications possibles à ce sentiment d'irréalité. La première, c'est que c'est un effet pervers de l'environnement digital. L'information n'est plus hiérarchisée, beaucoup de web-journalistes sont tout simplement ineptes et tout ce qui est bon pour le clic est généralement complètement con. Ajoutez à cela le narcissisme des uns, une fainéantise intellectuelle généralisée et des algorithmes programmés pour titiller le cerveau reptilien. Résultat des courses: une overdose de chaos informationnel et votre bouilloire entre les deux oreilles qui sature puis implose. Ma deuxième explication possible, c'est à peu près la même chose, sauf que l'implosion de votre bouilloire n'est plus un effet pervers mais un but recherché. C'est ce qu'avance Adam Curtis à longueur de documentaires: ce chaos est planifié. Nous sommes en pleine guerre globale et le conflit est en grande partie psychologique. L'ineptie quasi généralisée des journalistes et la course mondiale au clic sont réels mais s'ajoutent à cela les campagnes de désinformation, de trolling, de propagande et de contre-propagande des Russes, des Chinois, des Américains de gauche, des Américains de droite et de tout un tas d'autres opérateurs. Avec un seul but recherché: que les populations ressentent justement cette impression d'irréalité face à l'info. Mieux: vous participez en fait volontairement au chaos ambiant en injectant votre petite idée débiloïde et votre petit avis dont tout le monde devrait se foutre dans les débats en cours. Et pendant que vous pataugez dans vos carabistouilles de mitres de Saint-Nicolas et de vacances de Noël qui s'appellent aussi Fêtes de fin d'année vu la date à laquelle elles tombent, le big business continue et plus personne n'a le temps de s'offusquer de ses dérives, même quand elles sont dénoncées (à part les abonnés à Médor, qui en a vraiment à foutre des Panama Papers?). En gros, voilà ce que croit (ou fait mine de croire) Adam Curtis. Et voilà ce que je crois aussi. Pas tout à fait, mais disons à 50%. Ce qui fait tout de même 50% de plus par rapport à juillet 2014. Et comme à chaque bilan de fin d'année, quelques pourcent s'ajoutent au compte, si tout continue comme c'est parti, en 2022, j'y croirai tout à fait. Merci qui?