En 2019, l'année de mes 50 balais tout de même, j'ai décidé d'essayer de réaliser l'un de mes plus vieux rêves: visiter l'Islande. Cela fait des décennies que je reporte ce voyage, pour différentes mauvaises raisons, parmi lesquelles l'inadéquation entre une paye de pigiste et le prix de la vie islandaise. Mais là, c'est donc décidé: même si je ne dois me nourrir que du sucre offert avec le café à 4 balles et d'un macareux attaqué à la catapulte durant mon séjour, l'an prochain, je vais faire en sorte d'y aller. Et donc, en prévision, je m'informe. Qu'y voir? Qu'y faire? Parmi ces informations, il en est une dont je n'avais jusqu'ici jamais, mais alors vraiment jamais entendu parler, qui me donne comme qui dirait des envies de génocide. Et de partager cette envie de génocide, cela va sans dire. Attention, on s'assied sous peine de se faire mal au coccyx, c'est un très gros dossier. Trois. Deux. Un. Boum. Alors voilà, l'Islande est l'un des pays les plus vandalisés au monde. Vandalisé, oui. Par les habitants mais surtout par les touristes. Et parmi ces touristes, on compte des artistes contemporains et Justin Bieber. Pif, paf, pouf: si ça, ...

En 2019, l'année de mes 50 balais tout de même, j'ai décidé d'essayer de réaliser l'un de mes plus vieux rêves: visiter l'Islande. Cela fait des décennies que je reporte ce voyage, pour différentes mauvaises raisons, parmi lesquelles l'inadéquation entre une paye de pigiste et le prix de la vie islandaise. Mais là, c'est donc décidé: même si je ne dois me nourrir que du sucre offert avec le café à 4 balles et d'un macareux attaqué à la catapulte durant mon séjour, l'an prochain, je vais faire en sorte d'y aller. Et donc, en prévision, je m'informe. Qu'y voir? Qu'y faire? Parmi ces informations, il en est une dont je n'avais jusqu'ici jamais, mais alors vraiment jamais entendu parler, qui me donne comme qui dirait des envies de génocide. Et de partager cette envie de génocide, cela va sans dire. Attention, on s'assied sous peine de se faire mal au coccyx, c'est un très gros dossier. Trois. Deux. Un. Boum. Alors voilà, l'Islande est l'un des pays les plus vandalisés au monde. Vandalisé, oui. Par les habitants mais surtout par les touristes. Et parmi ces touristes, on compte des artistes contemporains et Justin Bieber. Pif, paf, pouf: si ça, ce n'est pas matière à chronique carnassière, je ne sais pas ce qu'il vous faut. J'avoue, moi, je pensais jusqu'ici que l'Islande était surtout un pays qui n'attirait que des amateurs de longues randonnées, de contrées lunaires et de geysers. Et Ridley Scott. C'était sans compter Quentin Tarantino et Damon Albarn, qui, chacun à leur façon, ont très médiatiquement vanté les mérites d'une vie nocturne locale plutôt sauvageonne et d'une liberté sexuelle très miaou-miaou. Résultat des courses: l'Islande est aujourd'hui, avec Amsterdam, une destination phare de la culture "bro", tout un tas de gros couillons américains allant là-bas dans l'unique but de se taper du bon temps dévergondé. Sorti en 2013, le livre Tales of Iceland: Running with the Huldufólk in the Permanent Daylight dépeint assez bien ce genre de trip. Aussi couillonne que plutôt marrante, aussi affligeante que très éclairante, cette oeuvre de jeunesse du journaliste américain Stephen Markley raconte en effet en détail ses bitures à la Black Death (le Brennivin, un alcool de pommes de terre au cumin) et ses dragues plus ou moins foireuses sous le soleil de minuit. On y apprend également que l'Islande, pour 335.000 habitants, attire chaque année depuis le boom touristique qui a suivi la crise financière de 2008 jusqu'à 2,3 millions de personnes. Bref, ça bouchonne et l'écosystème, jusque-là plutôt isolé, en pâtit. Deux millions de personnes, c'est en effet une horde massive, surtout quand elle fout les moonboots dans des endroits qui n'ont jusque-là peut-être vu qu'un Viking et deux lutins sur plusieurs siècles. Des gens polluent. Des gens font leurs besoins en pleine nature. Certains font voler des drones pour prendre des photos aériennes à poster sur Instagram et ça effraie les faucons. Des gens prennent un malin plaisir à empiler des pierres comme le faisaient les Vikings, sauf que ces cairns ancestraux sont là pour indiquer le chemin et que ceux que fabriquent les touristes ignares foutent bien le boxon quand il s'agit de se localiser. J'ai aussi lu une histoire de Français qui ont réussi à échapper à la police islandaise après avoir causé d'importants dommages à la nature du sud de l'île, en ayant tout simplement choisi de rouler hors-pistes. Il y a pire encore: des graffiti laissés dans la mousse (qui met des années à repousser) et sur les sables volcaniques. Des fermes abandonnées taguées, ainsi que la fameuse épave du Douglas Super DC-3 américain qui s'est écrasé en 1973 à Solheimasandur, elle aussi bombée à l'aérosol. Récemment, on a même retrouvé un tracé de pénis géant au fond du cratère de Hverfjall. Ce vandalisme n'est pas toujours l'oeuvre de courageux anonymes. On a ainsi repéré parmi les auteurs de pareilles couillonnades l'artiste chilien Marco Evaristti, qui a balancé une tonne de teinture rouge dans le geyser de Strokkur, générant une éruption rose à valeur artistique discutable dont il a par après exposé les photos sur le circuit international. Un autre artiste contemporain a de son côté longtemps été recherché par les autorités islandaises pour avoir tagué des plaques de lave séchée. Sa trace a finalement été retrouvée quand une galerie berlinoise en a exposé les photos. Et Justin Bieber fait donc également partie de cette grande ribambelle irresponsable puisqu'il montra le mauvais exemple aux beliebers dans son clip islandais de 2015, le bien nommé I'll Show You. On l'y voit en effet se baigner en caleçon dans une lagune glaciaire (risques connus: courants contraires, chocs hypothermiques, destruction d'icebergs...), faire du skate sur du sable volcanique (mauvais pour le skate, mauvais pour le sol) et lui aussi se rouler dans cette fameuse mousse verte (qui peut donc mettre des dizaines d'années à repousser). Résultat des courses: pester contre le tourisme est devenu un sport national islandais. Certains gardiens de parcs nationaux rappellent toutefois que les locaux polluent presque autant que les étrangers et que certains habitants se plaignent même de dégradations qu'ils ont eux-mêmes occasionnées, espérant ainsi dégotter des compensations officielles. Le respect amoureux et non craintif de la nature ne serait même qu'assez récent en Islande et sans doute lui-même en partie imputable aux touristes, puisque c'est en prenant conscience de la valeur de ce qu'ils viennent visiter qu'on en vient à chercher à le protéger. Bref, c'est encore une fois plus nuancé et subtil que ce qu'on peut en lire en diagonales dans les médias. Sauf en ce qui concerne Justin Bieber, bien sûr, puisque lorsqu'on en vient à parler de Justin Bieber, même ce qui est faux est vrai. Si, si.