S'il n'y a pas 36 manières d'aborder la rentrée, il y en a au moins quatre: la décontractée (je profite jusqu'au 31 août à 23h59, et puis on verra bien), l'anxiogène (je commence à m'inquiéter de l'organisation de septembre aux alentours du 2 juillet), la déprimée (j'ai le moral à plat, aucune envie de retourner au boulot, de voir la tête de mes collègues, d'affronter la jungle urbaine), l'euphorique (fini de s'ennuyer comme un rat mort, je vais pouvoir ressortir tous les soirs, rencontrer du monde, les affaires reprennent, enfin!). Un individu peut passer d'un état mental à l'autre dans la même journée, voire dans la même heure, cette ratatouille émotionnelle alimentant ce sentiment de confusion générale qui n'épargne personne à cette période critique de l'année: qu'on se réjouisse du "retour à la normale" ou qu'on le redoute comme la peste, ce petit pas pour l'humanité mais ce grand pas pour chaque homme et femme est toujours délicat à franchir. Il génère son lot de stress et d'enthousiasme avec plus d'intensité encore que les quelques autres rituels qui gravitent en orbite autour du calendrier et éclipsent également la routine avec une ponctualité suisse. Comme les anniversaires, les fêtes de fin d'année, la fin de l'année scolaire...

La rentrée, une vue de l'esprit: travailler deux fois moins en temps mais deux fois plus en intensité du même coup (pour pallier l'absence des collègues) est-il vraiment de tout repos?

C'est que le 1er septembre ne siffle pas seulement la fin officielle de la récréation, ni ne perturbe juste l'organisation du quotidien, il interroge aussi plus profondément notre capacité à nous remettre en selle et en scène une fois de plus, à gravir cette montagne qui barre l'horizon. Montagne de travail certes, mais pas seulement. Chacun est prié de renfiler fissa les différents costumes rangés au vestiaire au début de l'été: ceux de parent, de citoyen, de personne responsable, de collègue aimable, de compétiteur infatigable, de voisin conciliant, bref de surhomme. Sans qu'elles soient clairement formulées, des questions comme "serai-je à la hauteur?", "que se passera-t-il si je n'y arrive pas?" tournent en boucle dans un coin de la tête. Surtout qu'entre-temps, profitant du relâchement, l'idée d'un mode de vie alternatif, loin de la fureur des villes et du sortilège métro-boulot-dodo, aura peut-être fait son chemin, éclairant d'une lumière crue la part de masochisme qu'il y a à resigner pour dix mois de ce régime.

Ce bourdonnement existentiel diffus ressemble un peu au vertige qui pétrifie le coureur de marathon sur la ligne de départ, partagé qu'il est entre l'excitation du défi et l'angoisse et la honte de l'échec. La rentrée est au fond une métaphore de la condition humaine, succession de gestes et de cycles infiniment recommencés. Sauf que l'obstacle est un peu plus haut que d'habitude ici, et demande en conséquence un surplus d'effort pour être franchi. "Vivre, c'est déjà être dans l'effort, puisque c'est se dépasser dans le temps, à chaque seconde. C'est au fond une projection vers l'avant consubstantielle à la vie humaine", rappelait récemment dans le Monde la philosophe et ancienne sportive de haut niveau Isabelle Queval.

La pilule sera peut-être moins difficile à avaler si l'on admet que la rentrée est désormais en grande partie une vue de l'esprit. Car au fond, trouver des occupations intelligentes et épanouissantes pour les enfants pendant les vacances est-il plus apaisant que de les conduire à l'école tous les matins? Ou travailler deux fois moins en temps mais deux fois plus en intensité du même coup (pour pallier l'absence des collègues) est-il vraiment de tout repos? Et moins de voitures mais plus de chantiers fluidifie-t-il vraiment la circulation? À l'heure de l'hyperconnexion, la masse de mails à traiter ne reflue même presque plus. Et comme chacun veut occuper la pole position, les acteurs de la nouvelle saison gagnent chaque année du terrain sur le rivage estival. En littérature, c'est flagrant. La première vague de titres déferle en librairie dès le 18 août.

Pour notre part, on a choisi de redémarrer en deux temps, histoire d'amortir le choc. Le numéro de cette semaine reprend une pagination normale, retrouve ses rubriques et ses senteurs, mais pour ce qui est de la rentrée en fanfare, avec défilé des temps forts en cinéma, musique, etc., on vous donne rendez-vous la semaine prochaine. Un faux air de rentrée en fait...

S'il n'y a pas 36 manières d'aborder la rentrée, il y en a au moins quatre: la décontractée (je profite jusqu'au 31 août à 23h59, et puis on verra bien), l'anxiogène (je commence à m'inquiéter de l'organisation de septembre aux alentours du 2 juillet), la déprimée (j'ai le moral à plat, aucune envie de retourner au boulot, de voir la tête de mes collègues, d'affronter la jungle urbaine), l'euphorique (fini de s'ennuyer comme un rat mort, je vais pouvoir ressortir tous les soirs, rencontrer du monde, les affaires reprennent, enfin!). Un individu peut passer d'un état mental à l'autre dans la même journée, voire dans la même heure, cette ratatouille émotionnelle alimentant ce sentiment de confusion générale qui n'épargne personne à cette période critique de l'année: qu'on se réjouisse du "retour à la normale" ou qu'on le redoute comme la peste, ce petit pas pour l'humanité mais ce grand pas pour chaque homme et femme est toujours délicat à franchir. Il génère son lot de stress et d'enthousiasme avec plus d'intensité encore que les quelques autres rituels qui gravitent en orbite autour du calendrier et éclipsent également la routine avec une ponctualité suisse. Comme les anniversaires, les fêtes de fin d'année, la fin de l'année scolaire... C'est que le 1er septembre ne siffle pas seulement la fin officielle de la récréation, ni ne perturbe juste l'organisation du quotidien, il interroge aussi plus profondément notre capacité à nous remettre en selle et en scène une fois de plus, à gravir cette montagne qui barre l'horizon. Montagne de travail certes, mais pas seulement. Chacun est prié de renfiler fissa les différents costumes rangés au vestiaire au début de l'été: ceux de parent, de citoyen, de personne responsable, de collègue aimable, de compétiteur infatigable, de voisin conciliant, bref de surhomme. Sans qu'elles soient clairement formulées, des questions comme "serai-je à la hauteur?", "que se passera-t-il si je n'y arrive pas?" tournent en boucle dans un coin de la tête. Surtout qu'entre-temps, profitant du relâchement, l'idée d'un mode de vie alternatif, loin de la fureur des villes et du sortilège métro-boulot-dodo, aura peut-être fait son chemin, éclairant d'une lumière crue la part de masochisme qu'il y a à resigner pour dix mois de ce régime. Ce bourdonnement existentiel diffus ressemble un peu au vertige qui pétrifie le coureur de marathon sur la ligne de départ, partagé qu'il est entre l'excitation du défi et l'angoisse et la honte de l'échec. La rentrée est au fond une métaphore de la condition humaine, succession de gestes et de cycles infiniment recommencés. Sauf que l'obstacle est un peu plus haut que d'habitude ici, et demande en conséquence un surplus d'effort pour être franchi. "Vivre, c'est déjà être dans l'effort, puisque c'est se dépasser dans le temps, à chaque seconde. C'est au fond une projection vers l'avant consubstantielle à la vie humaine", rappelait récemment dans le Monde la philosophe et ancienne sportive de haut niveau Isabelle Queval. La pilule sera peut-être moins difficile à avaler si l'on admet que la rentrée est désormais en grande partie une vue de l'esprit. Car au fond, trouver des occupations intelligentes et épanouissantes pour les enfants pendant les vacances est-il plus apaisant que de les conduire à l'école tous les matins? Ou travailler deux fois moins en temps mais deux fois plus en intensité du même coup (pour pallier l'absence des collègues) est-il vraiment de tout repos? Et moins de voitures mais plus de chantiers fluidifie-t-il vraiment la circulation? À l'heure de l'hyperconnexion, la masse de mails à traiter ne reflue même presque plus. Et comme chacun veut occuper la pole position, les acteurs de la nouvelle saison gagnent chaque année du terrain sur le rivage estival. En littérature, c'est flagrant. La première vague de titres déferle en librairie dès le 18 août. Pour notre part, on a choisi de redémarrer en deux temps, histoire d'amortir le choc. Le numéro de cette semaine reprend une pagination normale, retrouve ses rubriques et ses senteurs, mais pour ce qui est de la rentrée en fanfare, avec défilé des temps forts en cinéma, musique, etc., on vous donne rendez-vous la semaine prochaine. Un faux air de rentrée en fait...