L'un des grands émois de la semaine sur Internet, c'est qu'il semble possible que soit en ce moment même discutée l'idée d'un remake du film The Princess Bride (Rob Reiner, 1987). Ce n'est qu'une rumeur, lancée par un des patrons des studios Sony, Tony Vinciquerra. "Des gens très célèbres dont je tairai le nom veulent refaire Princess Bride", a-t-il simplement lâché en interview. Sur Twitter, Mia Farrow s'en est émue: "Une très mauvaise idée. Le film est parfait, tout le monde l'adore." C'est un projet "inconcevable" pour Jamie Lee Curtis et selon Cary Elwes, qui interprète le héros du film de 1987, "ce serait vraiment dommage de le saccager, celui-là!" Le vent de panique souffle également chez les fans anonymes, tous rangés derrière l'idée que refaire ce film reviendrait à définitivement massacrer leur adolescence. C'est que The Princess Bride est immensément culte, pour certains carrément sacré. En tourner un remake tiendrait donc du pur vandalisme, en plus de dénoter de cette vieille manie hollywoodienne de détruire les meilleurs souvenirs cinéphiles au nom du Roi Dollar. Mouais. Je ne partage pas cette vision. Je trouve cet effroi même assez délirant. Alors, certes, je n'ai jamais vu The Princess Bride. Je sais que je devrais et que je l'aimerais même probablement beaucoup. Peut-être le trouverai-je moi aussi sacré, qui sait? Mais je ne l'ai pas vu. Ou alors, je l'ai vu et je l'ai oublié. Ce n'est de toute façon pas très important puisque beaucoup des films qui ont un jour compté pour moi ont fait l'objet de remakes, le plus souvent désastreux. Je pense donc parler en connaissance de cause en avançant ce qui suit.

Gamin, j'ai été beaucoup plus marqué par La Planète des Singes que par Star Wars. Ce film avec Charlton Heston en pagne, c'est mon Princess Bride à moi. J'ai adoré, j'adore toujours, pour toujours, et j'aime aussi beaucoup deux des quatre suites des années 70; celle avec les mutants du métro et celle où les singes du futur débarquent de nos jours à San Francisco. Aucun remake ne remettra jamais cet attachement en question. La Planète des Singes de Tim Burton était très faisandée, les reboots lancés en 2011 restent quant à eux plutôt passables, mais ce sont des films différents. Ils ne me touchent pas, ne me parlent pas, peu ou autrement. C'est autre chose, un autre univers en fait. Le nanar de Burton et la franchise couci-couça contemporaine ne m'ont en fait jamais été destinés. Ces films ont été tournés pour un autre public, une autre génération. Ils sont inspirés par un autre contexte (une pandémie et la collapsologie plutôt que la guerre nucléaire, déjà...) et même s'ils misent évidemment aussi sur ma curiosité de vieux fan pour le renfort-caisse, ils n'ont jamais cherché à détruire quoi que ce soit de mon attachement aux films qui les ont inspirés. Ils ont juste voulu qu'un public qui pourrait être rebuté par la vieille version devenue bien kitsch (les masques en latex, le héros en réalité un peu trop de droite, les dialogues fort bavards...) s'intéresse à nouveau au concept de singes devenus maîtres de la planète.

Toujours pas digéré Blade Runner 2049

À vrai dire, ce qui aurait surtout pu ruiner mon amour pour La Planète des Singes, ce sont ses suites d'époque et la série télévisée de 1974. Là, je faisais encore partie du coeur de cible. C'est le même univers, la même corde sur laquelle on tire. Il y a eu 5 films au total et la qualité s'est d'un volet à l'autre dégradée à la vitesse d'un sushi abandonné au soleil. La série est quant à elle complètement nigaude; scénarisée, jouée et tournée par-dessus la jambe. Ce sont des suites minables, peu inventives et donc drôlement plus néfastes à l'aura de La Planète des Singes que n'importe quel remake, même raté. À cause de suites crétines du même ordre, on a d'ailleurs vu beaucoup d'autres dévalorisations-minute. Je n'ai par exemple toujours pas digéré Blade Runner 2049. Ni Alien(s) et certainement pas le fait que Robocop soit devenu un héros pour enfants après le film trash de Paul Verhoeven. J'aimerais vivre dans un monde où n'existent que le premier Rambo, pas de 2010: Odyssée 2, ni de Parrain III. Imaginons encore qu'un studio hollywoodien nous annonce une nouvelle version de The French Connection, un film lui aussi très haut placé dans mon panthéon personnel. Ça m'intriguerait peut-être... Par exemple, si les équipes derrière The Wire devaient s'en occuper. Dans le cas d'un casting essentiellement féminin, ça me ferait aussi drôlement ricaner. Mais au bout du compte, n'importe quel remake de The French Connection me semblerait toujours moins nocif au film de Friedkin que... The French Connection 2, pantalonnade bâclée sortie en 1975 avec un Gene Hackman courant visiblement bien davantage le cacheton que le trafiquant d'héro.

Blade Runner 2049 ruine pas mal des questions en suspens de son modèle. French Connection 2 ruine la fin mystérieuse, ouverte et volontairement frustrante du film de Friedkin. La franchise Rambo transforme un personnage trouble et un premier film plutôt intelligent en interminable comic book reagano-trumpien. Tout cela me semble drôlement plus problématique et destructeur de lien avec une oeuvre et un univers que n'importe quel remake. Le seul point que je peux accorder, c'est qu'un remake peut rendre l'oeuvre originale quasi invisible et donc se positionner comme le plus grand concurrent de son modèle. Je pense que The Thing, Vanilla Sky, 12 Monkeys, l'Insomnia de Christopher Nolan, le Hills Have Eyes de Alexandre Aja et le Dawn of the Dead de Zack Snyder ont été beaucoup plus vus que les oeuvres qui les ont inspirés et c'est bien dommage, même si franchement mérité dans certains de ces cas. Parce que si ces remakes ont été tellement vus, c'est qu'ils ne sont pas mauvais, voire même carrément excellents.

Ce qui pourrait signifier que ce rejet de l'idée de remake de The Princess Bride dénote en fait de la peur que ce film puisse être meilleur que l'original. Parce que celui-là, ne niez pas, vous l'aimez aussi pour son côté bancal, ses approximations, ce côté très humain. Votre peur principale, c'est qu'une machine hollywoodienne fort bien huilée nous transforme tout ça en bling bling ultra-fonctionnel mais dénué d'âme. Ce qui en ferait tout simplement un mauvais film, calé sur les standards actuels, fabriqué pour le public mondialisé contemporain. Il n'y a donc strictement rien à craindre d'un remake de The Princess Bride. Dans le meilleur des cas, ça nous ferait deux excellents films qui racontent la même histoire, sur le modèle The Thing ou La Mouche. Dans le pire, ça nous fait un remake qui passe totalement inaperçu: saviez-vous qu'il existe des versions récentes de l'Échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1991), des Chiens de Paille (Sam Peckinpah, 1971) et un remake du Justicier dans la Ville avec Bruce Willis dans le rôle de Charles Bronson? Un remake de The Princess Bride avec, disons, The Rock, reste donc une idée au fond vraiment inoffensive. Beaucoup plus inoffensive en tous cas qu'un Princess Bride 2 où The Rock remplacerait Cary Elwes sans la moindre explication cohérente. Sans aucun doute, là, j'aurais moi aussi lâché un "non mais hé ho" sur Twitter...