"Mon père (le chanteur et poète Julos Beaucarne, NDLR) raffolait de tout ce qui était technique: les instruments, les enregistreurs... Il m'avait déjà offert une caméra Super 8 quand j'étais enfant. Plus tard, il a acheté une des premières caméras vidéo JVC. J'ai commencé à l'utiliser avec mes cousins quand j'avais quinze-seize ans. On faisait des petits films le week-end. Je ne connaissais absolument pas le métier de directeur photo. Mais mon père, encore lui, avait un ingénieur du son, Daniel Léon, qui était prof à l'INSAS et qui m'a aiguillé dans ce sens."
...

"Mon père (le chanteur et poète Julos Beaucarne, NDLR) raffolait de tout ce qui était technique: les instruments, les enregistreurs... Il m'avait déjà offert une caméra Super 8 quand j'étais enfant. Plus tard, il a acheté une des premières caméras vidéo JVC. J'ai commencé à l'utiliser avec mes cousins quand j'avais quinze-seize ans. On faisait des petits films le week-end. Je ne connaissais absolument pas le métier de directeur photo. Mais mon père, encore lui, avait un ingénieur du son, Daniel Léon, qui était prof à l'INSAS et qui m'a aiguillé dans ce sens." À l'autre bout du fil, Christophe Beaucarne retrace les grandes lignes de son parcours. Le rendez-vous en live a plusieurs fois capoté. C'est que l'été 2016 du jeune quinqua est plutôt chargé, entre les tournages du nouveau film de Jacques Doillon et de celui de Guillaume Gallienne. "Quand j'en ai eu fini avec les études, continue-t-il, j'ai suivi une filière assez classique: stagiaire, deuxième assistant, premier assistant... Jusqu'au jour où j'étais assistant opérateur sur une grosse comédie française (Les Anges gardiens, en 1995, avec le tandem Depardieu-Clavier, NDLR) où le directeur photo a claqué la porte en plein tournage. Jean-Marie Poiré est tout fier aujourd'hui de dire qu'il m'a lancé, ce qui est vrai, mais ça l'arrangeait bien lui aussi, parce qu'il n'avait plus personne pour s'occuper de l'image. Je me suis un peu retrouvé dans la position du type qui balaye au coin du studio et qu'on engage parce qu'il n'y a pas d'autre choix." Beaucarne ne ré-enfourchera jamais son balai d'assistant, enchaînant avec Les Visiteurs 2 du même Poiré avant de prendre ses distances avec un certain cinéma populaire qui tache. "Je voulais d'une image avec plus de caractère, moins plate, et on ne me laissait pas faire. Les standards de la comédie sont assez moches." Le cinéma d'auteur lui tend alors les bras. "C'est à ce moment-là qu'on m'a mis en contact avec Anne-Marie Miéville, qui préparait Nous sommes tous encore ici. Elle avait un problème avec ses chefs opérateurs: elle en avait déjà viré quatre. J'ai fait des essais avec elle et Jean-Luc Godard, qui jouait dans le film, et ça a semblé leur convenir. On tournait avec une équipe de quatre personnes, en Suisse, dans un esprit de recherche. J'étais le bleu chez les esthètes. Un jour, on se trouvait dans le train entre Genève et Lausanne avec Godard que je devais filmer de profil. Je commence à mettre du calque sur la fenêtre parce que j'avais peur du soleil et Godard me dit (il prend un accent suisse traînant): "Si vous mettez du calque sur la fenêtre, autant tourner assis sur une chaise dans une pièce." Ça a été un déclic, j'ai compris qu'il fallait prendre les choses comme elles sont et accepter les accidents de la lumière." Au sortir du tournage, Beaucarne rencontre Pascal Thomas, Mathieu Amalric et Bruno Podalydès: il a trouvé sa voie. Comme Benoît Debie, il fait partie de cette génération de directeurs photo qui gèrent la lumière ET le cadre. "Cadrer, c'est se rapprocher de la mise en scène et du récit à mettre en images. Si je ne cadre pas, je rentre trop dans le monde des photons. Dans mon travail, je m'inspire davantage de la photographie que du cinéma. J'achète beaucoup de livres, je vais voir des expos. C'est amusant parce que je parlais un jour avec Harry Gruyaert (fameux photographe anversois, NDLR) et il me disait que, lui, c'est l'inverse: il s'inspire davantage du cinéma. " En 2009, Mr. Nobody marque un nouveau tournant dans sa carrière. "Ça a été la découverte d'un monde complètement créé. On ne part plus du naturel: on construit le surnaturel. La relation que j'ai avec Jaco, c'est une émulation formidable. Il lance une idée et puis on la développe ensemble. On se titille mutuellement en vue d'améliorer le plan au maximum. On n'en rencontre pas des milliers, des réalisateurs comme ça, quand on est directeur photo. Si Sven Nykvist a fait la plupart des films de Bergman, ce n'est pas pour rien. Avec Mathieu Amalric, je ressens quelque chose de similaire. On n'a pas besoin de se parler. Sur Tournée, on filmait pendant les vrais shows burlesques. Chaque numéro pouvait être exécuté deux fois maximum. À nous de capter ce qu'on pouvait. C'était très grisant. Une espèce de direct durant lequel il fallait également être dans la narration et l'artistique." Science-fiction, mélodrame, film d'époque... Christophe Beaucarne veut faire de son parcours la synthèse de tous les genres qu'il aime au cinéma. Dans la foulée, il investit pleinement le terrain fantastique avec La Belle et la Bête de Christophe Gans. "Un univers magique ne signifie pas qu'il faut délaisser sa logique d'observation initiale. Quand j'éclaire le château de la Bête, je tiens compte des différentes sources de lumière présentes dans le lieu: le feu, les flambeaux autour des tables, une vieille lumière du jour qui passe à travers des fenêtres hautes et des rideaux... C'est seulement quand tout cela est posé que l'on peut se permettre certains effets plus spécifiques, un jeu sur les couleurs." Amateur de "contrastes doux", Beaucarne n'est pas toujours très tendre avec la concurrence. "Le fléau du cinéma aujourd'hui, c'est la peur du noir, l'idée qu'il faut toujours tout déboucher. Pour supprimer les espaces sombres, on rajoute de la lumière, le plus souvent de face, jusqu'à dénaturer totalement la provenance réelle de celle-ci, sa direction naturelle. C'est fou le nombre de klettes qui continuent de saloper les films de cette manière." La semaine prochaine: Charlotte Bruus Christensen.