Deauville, septembre dernier. S'arrachant au confort ouaté d'un sofa du luxueux Kiehl's Club où elle a choisi de rencontrer la presse internationale, la longiligne comédienne déplie son mètre 79 dans un grand éclat de rire, visiblement ravie que le Festival du Cinéma Américain ait choisi cette année de célébrer sa carrière le temps -suspendu- d'un hommage en grandes pompes. Le timing, à dire vrai, ne pouvait guère être meilleur. Nous sommes, en effet, à la veille du double final de Twin Peaks saison 3, chant du cygne über arty de David Lynch où elle donne chair à la cultissime Diane, mais aussi à quelques encablures seulement de la cérémonie très attendue des Emmy Awards d'où elle repartira avec la statuette de la meilleure actrice dans un second rôle pour la mini-série HBO Big Little Lies, petit phénomène télé explorant la grandeur et les failles de l'idée de sororité.
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Deauville, septembre dernier. S'arrachant au confort ouaté d'un sofa du luxueux Kiehl's Club où elle a choisi de rencontrer la presse internationale, la longiligne comédienne déplie son mètre 79 dans un grand éclat de rire, visiblement ravie que le Festival du Cinéma Américain ait choisi cette année de célébrer sa carrière le temps -suspendu- d'un hommage en grandes pompes. Le timing, à dire vrai, ne pouvait guère être meilleur. Nous sommes, en effet, à la veille du double final de Twin Peaks saison 3, chant du cygne über arty de David Lynch où elle donne chair à la cultissime Diane, mais aussi à quelques encablures seulement de la cérémonie très attendue des Emmy Awards d'où elle repartira avec la statuette de la meilleure actrice dans un second rôle pour la mini-série HBO Big Little Lies, petit phénomène télé explorant la grandeur et les failles de l'idée de sororité. À tout juste un demi-siècle, Laura Dern rayonne. Et récolte les fruits d'un parcours exemplaire initié dès l'enfance. Elle n'a ainsi encore que sept ans quand, en 1974, on l'aperçoit manger un cône de crème glacée au comptoir du diner où travaille Ellen Burstyn dans Alice Doesn't Live Here Anymore de Martin Scorsese. La fillette, bien sûr, n'est pas là par hasard: sa maman, Diane Ladd, manquera de peu le Golden Globe et l'Oscar pour sa prestation dans le film. Quant à son père, Bruce Dern, il a alors déjà joué chez Robert Aldrich, Roger Corman ou Sydney Pollack. Une vraie famille de cinéma en somme (même si le couple Dern se sépare très tôt), ce qui vaut à la jeune Laura de baigner constamment dans un monde fait de films et d'écrans. "Ma mère restait éveillée tous les soirs jusque trois heures du matin à dévorer de vieux longs métrages à la télévision. Elle tenait ça de sa propre mère, qui lui avait donné l'envie de devenir actrice. Les grands classiques n'avaient aucun secret pour moi. Il est indéniable que les films que j'ai vus à cette époque ont construit la femme et la comédienne que je suis devenue. Je vous parle d'un temps, les seventies, où les parents ne se posaient guère de questions quant à ce qui était ou non approprié pour les enfants. Ça m'a valu mon lot de traumatismes (sourire). Je devais avoir onze ans quand j'ai regardé Orange mécanique de Stanley Kubrick pour la première fois... Ne cherchez pas plus loin pourquoi j'ai autant tourné avec David Lynch par la suite." De David Lynch, précisément, elle dit que jouer devant sa caméra lui donne à chaque fois le sentiment d'être de retour à la maison. Du somptueux Blue Velvet en 1986, où, ingénue, elle ne cesse de s'étonner à quel point nous vivons dans "un monde bien étrange", à l'irregardable Inland Empire 20 ans plus tard, elle sera bien sûr l'une des incarnations fétiches des obsessions lynchiennes. Mais sa filmo est longue comme deux bras. Peter Bogdanovich (Mask), Roland Joffé (Fat Man and Little Boy), Steven Spielberg (Jurassic Park), Clint Eastwood (A Perfect World), Robert Altman (Dr. T & the Women), Paul Thomas Anderson (The Master)... Les plus grands cinéastes la réclament, souvent moins attirés par sa blondeur solaire que par son côté sombre, barré, sulfureux, complexe, qu'elle met encore récemment au service de la crème du jeune cinéma indépendant US, de Ramin Bahrani (99 Homes) à Kelly Reichardt (Certain Women). Quand elle ne donne pas de la voix dans la sitcom d'animation violemment acide du comique Bill Burr diffusée sur Netflix, F is for Family. Micro-surprise, et cerise sur un gâteau 2017 déjà copieusement garni: c'est avec une brève apparition dans le nouvel épisode de la saga Star Wars, The Last Jedi (lire notre critique), qu'elle termine l'année. "Mon fils et ma fille (les enfants qu'elle a eus avec son ex-mari, le chanteur Ben Harper, NDLR) sont, je crois, encore plus excités que moi à l'idée de me voir intégrer la saga. Sans doute aussi en partie parce que je joue enfin dans un film qu'ils auront le droit de regarder (sourire). C'est quelque chose de très frustrant pour eux, surtout pour mon aîné. Il vient d'avoir seize ans, alors il est allé trouver David Lynch, qui fait vraiment partie de la famille, et lui a demandé: "Ma mère dit que je ne peux pas voir tes films, quel est le problème?" David lui a répondu qu'il pouvait regarder Elephant Man, mais il s'est insurgé: "Et pourquoi pas Wild at Heart (Sailor et Lula, NDLR)?" À quoi David s'est contenté de rétorquer: "Oula non, celui-là ne le regarde pas avant tes 30 ans. Le problème, vois-tu, ce n'est pas tant le rôle joué par ta maman que celui tenu par ta grand-mère..." Et c'est à ce moment précis que j'ai véritablement réalisé à quel point, mes parents et moi, nous avions pu être radicaux dans nos choix de carrière (sourire)."