"Bon, j'ai été très... sincère", observe Sara Forestier à l'issue de la rencontre. Un euphémisme, la comédienne du Nom des gens laissant libre cours une sensibilité à fleur de peau tout au long de l'entretien, celle dont vibraient ses compositions dans Suzanne ou La Tête haute notamment, et que l'on retrouve aujourd'hui dans Filles de joie, le nouveau film de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich. L'actrice y incarne Axelle, jeune femme menant une double vie, s'occupant de sa marmaille sous le regard peu amène de sa mère dans une cité du Nord qu'elle quitte chaque jour en compagnie de Dominique et Conso (Noémie Lvovsky, lire aussi son portrait, et Annabelle Lengronne) pour travailler dans une maison close de l'autre côté de la frontière, là où elles sont légales. Une réalité sur laquelle plane encore l'ombre d'un ex-mari qui la battait, inscrivant son quotidien au carrefour de deux violences, sociale et conjugale. "Pour la petite histoire, j'avais vécu une relation avec un mec qui m'avait frappée, assène-t-elle d'entrée, et quand j'ai lu ce scénario, je ne l'ai pas terminé, je me suis arrêtée au tiers et j'ai appelé Frédéric pour lui dire que je voulais faire le film. C'est vraiment un désir lié à quelque chose de très personnel. Les violences, surtout conjugales, beaucoup de femmes les vivent. Mais on en parle peu, les actrices encore moins, alors que c'est quelque chose de désastreux et destructeur dans une vie."
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"Bon, j'ai été très... sincère", observe Sara Forestier à l'issue de la rencontre. Un euphémisme, la comédienne du Nom des gens laissant libre cours une sensibilité à fleur de peau tout au long de l'entretien, celle dont vibraient ses compositions dans Suzanne ou La Tête haute notamment, et que l'on retrouve aujourd'hui dans Filles de joie, le nouveau film de Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich. L'actrice y incarne Axelle, jeune femme menant une double vie, s'occupant de sa marmaille sous le regard peu amène de sa mère dans une cité du Nord qu'elle quitte chaque jour en compagnie de Dominique et Conso (Noémie Lvovsky, lire aussi son portrait, et Annabelle Lengronne) pour travailler dans une maison close de l'autre côté de la frontière, là où elles sont légales. Une réalité sur laquelle plane encore l'ombre d'un ex-mari qui la battait, inscrivant son quotidien au carrefour de deux violences, sociale et conjugale. "Pour la petite histoire, j'avais vécu une relation avec un mec qui m'avait frappée, assène-t-elle d'entrée, et quand j'ai lu ce scénario, je ne l'ai pas terminé, je me suis arrêtée au tiers et j'ai appelé Frédéric pour lui dire que je voulais faire le film. C'est vraiment un désir lié à quelque chose de très personnel. Les violences, surtout conjugales, beaucoup de femmes les vivent. Mais on en parle peu, les actrices encore moins, alors que c'est quelque chose de désastreux et destructeur dans une vie." Ce qui s'appelle sauter sans filet, avec les risques que cela pouvait éventuellement supposer. "Je n'avais même pas lu le tiers du scénario que j'ai dit oui. Si ça se trouve, le reste du film allait être pourri", souffle la comédienne. En quoi elle a rapidement eu ses apaisements cependant, le scénario, s'il s'aventure en terrain casse-pattes, trouvant toujours la bonne distance, au plus près d'un réel envisagé à rebours des clichés. "Le film parle vraiment de femmes en lutte, c'est du réel, pas un slogan politique, apprécie-t-elle. Rien de bien neuf sous le soleil, le cinéma a toujours été traversé par des personnages de femmes en lutte, dans les années 60 mais aussi avant, dans des films sur la prohibition, avec des rôles de prostituées, de femmes qui se battaient ne serait-ce que pour avoir une vie professionnelle. Après, la singularité du film, c'est que l'on voit trois femmes qui se battent en parallèle. Et le fait de se pencher sur des prostituées sans se concentrer tellement sur l'aspect sexuel mais plus sur la banalité de leur quotidien est aussi original. Ces femmes sont obligées d'être tout le temps en mouvement et de lutter constamment, contre des voisins qui les soûlent, pour s'extraire d'une relation toxique, pour composer avec une fille adolescente qui commence à faire des crises. Elles ont plus des problématiques de femmes que des problématiques de prostituées." Soit un ordinaire chahuté que le film envisage à travers un prisme insolite sans jouer pour autant la sur-dramatisation: "L'expérience du film que j'ai beaucoup aimée, au-delà de pourquoi j'y suis allée, c'est que je me faisais tout un truc sur les bordels. La prostitution cristallise énormément de tabous de nos sociétés. Et moi, je fantasmais énormément sur les bordels, dans tous les sens du terme: je me disais "ça doit être glauque et en même temps ça doit être excitant." Et en fait, j'ai trouvé ça d'une banalité incroyable. Il y avait quelque chose de très fort de déconstruire un fantasme à ce propos. Ces filles sont des prostituées, mais elles ressemblent à Micheline, la voisine du coin, qui doit mettre une tarte à sa fille parce qu'elle lui hurle dessus et qui doit gérer les problèmes de ses enfants à l'école." Si, à l'instar de ses partenaires, Sara Forestier a nourri son personnage en se rendant notamment dans une maison close et ce salon des filles où les masques tombent, elle raconte aussi se l'être approprié par la voie de l'intime, suivant un processus reproduit film après film. "Je me laisse totalement enivrer par un personnage, comme si je rentrais dans une grande histoire d'amour. Se laisser pénétrer par un personnage demande une empathie, une compassion, une compréhension. Si vous avez un minimum de curiosité pour l'être humain, c'est tout un pan qui s'ouvre à vous. Quand on observe un personnage, on le regarde presque mieux qu'un être humain dans la vie. J'ai d'ailleurs l'impression que les spectateurs regardent mieux les personnages dans les films que leurs proches. Il y a quelque chose de très fort au cinéma sur le regard. C'est pareil pour les acteurs, quand on laisse un personnage nous envahir, c'est presque comme si on devenait son ange gardien et que nos destinées étaient liées. Faut pas être une couille molle, quoi, il faut se laisser pénétrer par un personnage et sa psychologie, et accepter l'incarnation. C'est tout sauf un métier normal. C'est un truc de sorcière..." Prolongement, peut-être, de cette disposition, l'actrice semble affectionner tout particulièrement les rôles sur le fil du rasoir, les personnages "mis en fragilité" comme elle dit. Ce dont Roubaix, une lumière, d'Arnaud Desplechin, tout récemment, ou Filles de joie aujourd'hui apportent encore l'éloquente démonstration. "Le cinéma met en lumière ce côté funambule qu'ont tous les êtres. J'ai l'impression que tous les personnages sont inconstants, ils n'ont pas une tranquillité profonde. De toute façon, je pense que si on est vraiment tranquille, on n'a pas envie d'être filmé, et ça vaut aussi pour les personnages. Il y a une intensité qui m'a suivie dans les derniers rôles, mais je ne sais pas la commenter, il y a des choses qui m'échappent. Après, mon actrice préférée, c'est Adjani, donc je ne vais pas vous dire que j'aime la demi-teinte. J'aime la finesse, mais aussi les choses qui transcendent, la fulgurance, j'ai un goût de quelque chose d'électrique, c'est sûr. Mais là, j'ai décidé de ne faire que des comédies. Je suis arrivée à un moment de ma vie où j'en ai marre des drames. Après le Desplechin, j'en ai eu ras-le-cul. J'ai adoré faire ce film, mais à un moment, j'ai dit stop, c'est trop intense."