Elle s'annonçait excitante, panachage de valeurs sûres -Almodóvar, les Dardenne, Desplechin, Loach ou autre Tarantino- et de nouveaux venus à ce niveau, de Mati Diop à Diao Yinan: la compétition du 72e festival de Cannes aura fait mieux que tenir ses promesses, rappelant au passage combien sont essentiels le regard et la parole des artistes lorsque tout, alentour, semble sur le point de s'effondrer. Ce dont, faut-il le dire, les films présentés auront témoigné à foison. À cet égard, et même si d'autres auraient pu y prétendre, à commencer par Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, la Palme d'or octroyée au Parasite de Bong Joon-ho ne souffre guère de discussion: en plus de son impressionnante maîtrise esthétique, le film fait la synthèse des tendances observées pendant les douze jours du festival, et notamment de l'omniprésence du cinéma de genre au service d'une vision acérée du monde. Retour sur quelques tendances fortes.
...

Elle s'annonçait excitante, panachage de valeurs sûres -Almodóvar, les Dardenne, Desplechin, Loach ou autre Tarantino- et de nouveaux venus à ce niveau, de Mati Diop à Diao Yinan: la compétition du 72e festival de Cannes aura fait mieux que tenir ses promesses, rappelant au passage combien sont essentiels le regard et la parole des artistes lorsque tout, alentour, semble sur le point de s'effondrer. Ce dont, faut-il le dire, les films présentés auront témoigné à foison. À cet égard, et même si d'autres auraient pu y prétendre, à commencer par Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, la Palme d'or octroyée au Parasite de Bong Joon-ho ne souffre guère de discussion: en plus de son impressionnante maîtrise esthétique, le film fait la synthèse des tendances observées pendant les douze jours du festival, et notamment de l'omniprésence du cinéma de genre au service d'une vision acérée du monde. Retour sur quelques tendances fortes. Le phénomène n'est pas neuf, il avait toutefois rarement pris semblable ampleur: le cinéma de genre imprime désormais son tempo aux festivals les plus prestigieux. La moitié des films présentés en compétition ressortaient ainsi au film de genre envisagé au sens large, Bong Joon-ho donnant le ton en pratiquant un mélange dont il a le secret entre comédie noire et thriller horrifique ( lire son interview page 16). Dans la foulée, on a pu voir sur les écrans cannois des polars ( Roubaix, une lumière, d'Arnaud Desplechin, Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan, The Whistlers, de Corneliu Porumboiu), un thriller survitaminé ( Les Misérables, de Ladj Dy), de l'anticipation de haut vol ( Little Joe, de Jessica Hausner), un succédané de western ( Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dorlennes), un film de mafia ( Il Traditore), de Marco Bellocchio, et même un patchwork de différentes formes avec Once Upon a Time... in Hollywood, de Quentin Tarantino. Dans ce contexte, on ne s'étonnera guère de croiser morts-vivants et autres fantômes. Les zombies sont de sortie chez Jim Jarmusch ( The Dead Don't Die) comme chez Bertrand Bonello ( Zombi Child, à la Quinzaine des Réalisateurs); jusqu'à Terrence Malick qui met en scène une humanité de zombies, prêts à doctement emboîter le pas à Hitler dans A Hidden Life. Les fantômes, eux, peuplent l' Atlantique de Mati Diop; une apparition illumine le Portrait de la jeune fille en feu, et des esprits bienveillants accompagnent la protagoniste de Ceniza Negra, de Sofia Quiros, à la Semaine de la Critique. C'est devenu un genre en soi: les films réfléchissant le cinéma sont légion. C'est, du reste, l'essence même du Once Upon a Time... in Hollywood, hommage au cinéma hollywoodien et... à ses genres emblématiques. Portrait d'un réalisateur Douleur et gloire, de Pedro Almodóvar est une mise en abîme vertigineuse où réalité et fiction s'entremêlent; It Must Be Heaven, d'Elia Suleiman, voit un réalisateur palestinien tenter de trouver un financement pour son prochain film - "pas assez palestinien", lui rétorque un producteur parisien ; les enjeux de Sibyl, de Justine Triet, se cristallisent à la faveur du tournage d'un film dans le film; The Dead Don't Die et The Whistlers multiplient les références, à Romero pour le premier, à Psycho parmi d'autres pour le second; quant à Too Old to Die Young, la série de Nicolas Winding Refn présentée en séance spéciale, son objet semble n'être autre que de sublimer le médium -quelque chose comme de l'hyper Sergio Leone. Le cinéma de genre, on le sait, a régulièrement nourri une réflexion politique plus vaste, proposition vérifiée de Invasion of the Body Snatchers à Videodrome, quand il n'introduisait pas un message politique en contrebande, comme dans Night of the Living Dead. Une ambition largement relayée sur les écrans cannois: tant Bong Joon-ho que Kleber Mendonça Filho font ainsi part des inégalités sociales et culturelles croissantes, la lutte des classes trouvant là une expression nouvelle, elle qui sous-tend encore, en filigrane, le Sorry We Missed You, de Ken Loach, sur l'ubérisation du travail. Déliquescence du corps social sous l'effet de la misère ( Les Misérables; Roubaix, une lumière), impuissance face à la radicalisation ( Le Jeune Ahmed), corruption rampante ( The Whistlers; Le Lac aux oies sauvages), criminalité institutionnalisée ( Il Traditore), drame des migrants ( Atlantique), ravages écologiques ( The Dead Don't Die)...: l'image du monde que renvoient les écrans se fait le plus souvent angoissante, à moins qu'il ne convienne de dire lucide. L'épuisement guette, dont accessoirement, Abdellatif Kechiche semble vouloir faire son projet cinématographique exclusif dans Mektoub, My Love: Intermezzo... Appendice à cette vision, le Little Joe de Jessica Hausner anticipe, pour sa part, le bonheur chimique pour tous sous la forme d'une plante dont l'odeur aurait le don de rendre heureux. Au mépris s'entend des émotions et des sentiments -ceux que traquent Xavier Dolan dans Matthias et Maxime. Ou Céline Sciamma dans Portrait de la jeune fille en feu, interrogeant la condition de la femme par-delà les époques, tout en réussissant à cerner dans un même élan le feu de la passion amoureuse naissante et l'écho, ravi et troublé, de son souvenir, en un geste de cinéma incandescent, et comme soustrait, celui-là, au temps...