1. ROBERT ET AL ONT À NOUVEAU CINQUANTE ANS

Je laisse à d'autres la critique purement cinématographique de The Irishman. Selon moi, c'est un véritable chef d'oeuvre mais un chef d'oeuvre doublé d'un film assez bizarre. La faute au de-aging, cette technique qui permet de rajeunir les acteurs via des manipulations informatiques. Quand, dans le film, Robert De Niro et Al Pacino ont à nouveau la cinquantaine, ils ne ressemblent pas du tout au souvenir que j'ai de Robert De Niro et de Al Pacino quand ils étaient réellement quinquagénaires. Ils y sont patachons, gros, bossus et lents alors que dans Heat, à 52 ans pour l'un et 55 pour l'autre, ils étaient tous deux diablement sexy. Bien sûr, dans The Irishman, on n'est pas censés voir Robert De Niro et Al Pacino mais bien Frank Sheeran et Jimmy Hoffa, qui étaient, eux, au même âge, beaucoup moins sexy. Mais alors, vu que la technique le permet, pourquoi juste rajeunir Robert De Niro et Al Pacino et ne pas plutôt leur coller une tronche qui ressemble réellement à celles de Frank Sheeran et de Jimmy Hoffa? Cela s'est bien fait sur Rogue One, où les visages de Carrie Fisher jeune et de Peter Cushing vivant ont été greffés après le tournage sur les corps d'autres acteurs...

Entre Rogue One et The Irishman, il ne s'est écoulé que trois petites années et force est de reconnaître que l'amélioration de cette technique de rajeunissement est tout bonnement ahurissante (pas toujours, d'accord!). Il n'empêche que si voir The Irishman a été un réel plaisir, ça n'en a pas moins également tenu de l'expérience à la Philip K. Dick. À cause de ce rajeunissement bizarre, j'ai eu l'impression que l'on me chipotait les souvenirs, que j'avais glissé dans une réalité parallèle où Robert De Niro était gros à la cinquantaine et Al Pacino bossu. Ça m'a rappelé d'autres moments bizarres du même genre. Ainsi, je reste aujourd'hui persuadé que le Robocop que j'ai vu au cinéma en 1987 était beaucoup plus gore, surtout la scène de mise à mort de l'agent Murphy, que la version depuis disponible en DVD. J'ai toujours autant de mal avec les remasterings d'albums d'Iggy & The Stooges et d'Aphex Twin, où j'entends désormais des choses qui n'y étaient pas quand j'ai découvert ces disques. Je me souviens aussi de cette période des années 90 où il était très difficile de retomber sur la version de Blade Runner avec la voix off, celle qui m'a fait aimer ce film, vu que Ridley Scott imposait alors son director's cut tant à la vente qu'à la rediffusion. Ou encore de cette impression de ne pas du tout voir le même film quand le Blood Simple à l'origine fort sombre des frères Coen est ressorti avec une image hyper nette, après sa séance de toilettage digital. Tout ça dynamite, disperse et ventile mon cerveau: voir un Robert De Niro de 55 balais qui ne ressemble pas au Robert De Niro de Ronin ou une Carrie Fisher de 20 ans dans un film de 2016, ça me perturbe beaucoup. Et ce n'est certainement pas l'annonce d'un NOUVEAU film avec James Dean qui va me recoller les morceaux du ciboulot. Le spiritisme digital, cette angoisse qui monte.

© capture d'écran therottenappl.es

2. TESTEZ-MOI CE FILM... EST-IL BIEN PUR?

J'ai sinon aussi appris cette semaine qu'il existait depuis 2017 un site américain du nom de Rotten Apples, qui entend "mettre fin aux discriminations de genre et à la violence sexuelle" en "vous faisant savoir ce que vous regardez". Le principe est simple: vous entrez dans la base de données le titre d'un film et soit c'est une "pomme fraîche" bien verte, autrement dit un "film n'ayant pas d'affiliation connue avec quelqu'un accusé d'inconduite sexuelle", soit c'est au contraire une "pomme pourrie" et vous êtes assez grands pour saisir pourquoi. Le problème, c'est que Rotten Apples a le verdict je dirais "assez olé olé". Ainsi, The Getaway (Le Guet-Apens, 1972) est considéré comme une "pomme fraîche", même si réalisé par Sam Peckinpah, taré abusif notoire, et comportant des scènes où Ali MacGraw, alors en train de divorcer de l'acteur, se prend de la part de Steve Mac Queen des coups non simulés dans la figure. Pourtant bien plus innocent, Vol au-dessus d'un nid de coucou est au contraire une "pomme pourrie" parce que... produit par Michael Douglas, accusé en 2018 par une ancienne secrétaire de comportements humiliants, ce qu'il n'a pas nié, et sexuels, ce qu'il ne reconnaît pas. Accusé dans la presse donc, mais jamais jugé. Ce qui paraît malgré tout suffisant à Rotten Apples pour inviter au boycott d'un film que Douglas n'a donc fait que financer. Toutes les productions Miramax, la boîte des frères Weinstein, sont par ailleurs jugées "pommes pourries". TOUTES!

Je me suis amusé à entrer dans Rotten Apples d'autres titres de films, parmi lesquels ceux que l'Internet Movie DataBase considère comme les dix meilleurs de l'histoire: Le Parrain, The Shawshank Redemption, La Liste de Schindler, Raging Bull, Casablanca, Citizen Kane, Autant en emporte le vent, Le Magicien d'Oz, Vol au-dessus d'un nid de coucou et Lawrence d'Arabie. Le Parrain est une "pomme pourrie", merci Marlon Brando, accusé d'avoir traumatisé Maria Schneider sur le tournage du Dernier tango à Paris. Shawshank, pareil: "pomme pourrie", en raison de la présence de Morgan Freeman au générique, accusé par une huitaine de femmes de "comportements inappropriés" mais à ce que je sache ni jugé, ni condamné. Autant en emporte le vent est en revanche une "pomme fraîche", malgré les invérifiables accusations de viol portées par l'actrice Loretta Young à la fin de sa vie envers Clark Gable, star du film. Rotten Apples considère par ailleurs le formidable Electra Glide in Blue (1973) comme une "pomme fraîche" alors que Robert Blake, son acteur principal, bien qu'acquitté par la justice, est toujours soupçonné d'avoir fait assassiner l'une de ses épouses et a même dû payer des dédommagements aux enfants de cette dernière. La série policière The Wire reste également acceptable aux yeux de Rotten Apples, malgré la présence de l'actrice Felicia Pearson, qui purgea jadis 6 ans de prison pour le meurtre d'une femme du nom de Okia Toomer. Comme quoi, même si rapide à dégainer de la "pomme pourrie" en réaction à des affaires non jugées, Rotten Apples tient sans doute compte des peines purgées et des acquittements. Sauf dans les cas de Woody Allen et Kevin Spacey, bien sûr. Bref, voilà bien quelque chose qui ressemble encore une fois à un joujou Internet qui entend guérir le monde, se prend pas mal les pieds dans sa cape de chevalier blanc et loin de faire avancer les choses, ne remet en fait que l'arbitraire assez approximatif au premier plan. Ce qui est au fond carrément drôlement plus effrayant que le retour de James Dean au cinéma.