Anne Boleyn est l'un de ces grands noms tragiques de l'histoire anglaise dont je ne sais à peu près rien, sinon qu'elle a été reine et a fini décapitée pour haute trahison, ce qui arrangea bien son Barbe-Bleue de mari. Wikipédia m'a depuis appris que cette dame n'était pas "une beauté conventionnelle pour son époque". "Mince", elle avait le teint "trop foncé", des "yeux noirs" et "de longs cheveux" qu'elle portait "librement dans le dos". En résumé: Boleyn était plutôt considérée comme un laideron mais "à l'allure remarquable, exotique dans un contexte culturel où l'on appréciait le teint clair". Si je vous parle de son look 484 années après sa mort, c'est parce que la Britannique Channel 5 vient d'annoncer la mise en chantier d'une nouvelle mini-série consacrée à sa courte vie. Un projet a priori pépère, le genre "cinéma mémé". Sauf que l'angle et le choix de l'actrice principale font déjà considérablement jaser. Dans cette série, Anne Boleyn sera en effet noire, puisqu'interprétée par Jodie Turner-Smith; une actrice d'origine jamaïcaine au teint très foncé qui est aussi, aux conventions de notre époque, très belle, carrément mannequin à ses heures. Erreur de casting, donc? Du tout. Déclaration politique, plutôt. Ce que confirme l'angle d'attaque du scénario: Anne Boleyn n'y est en effet nullement présentée comme un personnage déterminant d'une séquence particulièrement troublée de l'histoire anglaise mais plutôt comme "une femme luttant ...

Anne Boleyn est l'un de ces grands noms tragiques de l'histoire anglaise dont je ne sais à peu près rien, sinon qu'elle a été reine et a fini décapitée pour haute trahison, ce qui arrangea bien son Barbe-Bleue de mari. Wikipédia m'a depuis appris que cette dame n'était pas "une beauté conventionnelle pour son époque". "Mince", elle avait le teint "trop foncé", des "yeux noirs" et "de longs cheveux" qu'elle portait "librement dans le dos". En résumé: Boleyn était plutôt considérée comme un laideron mais "à l'allure remarquable, exotique dans un contexte culturel où l'on appréciait le teint clair". Si je vous parle de son look 484 années après sa mort, c'est parce que la Britannique Channel 5 vient d'annoncer la mise en chantier d'une nouvelle mini-série consacrée à sa courte vie. Un projet a priori pépère, le genre "cinéma mémé". Sauf que l'angle et le choix de l'actrice principale font déjà considérablement jaser. Dans cette série, Anne Boleyn sera en effet noire, puisqu'interprétée par Jodie Turner-Smith; une actrice d'origine jamaïcaine au teint très foncé qui est aussi, aux conventions de notre époque, très belle, carrément mannequin à ses heures. Erreur de casting, donc? Du tout. Déclaration politique, plutôt. Ce que confirme l'angle d'attaque du scénario: Anne Boleyn n'y est en effet nullement présentée comme un personnage déterminant d'une séquence particulièrement troublée de l'histoire anglaise mais plutôt comme "une femme luttant pour survivre dans la société oppressive et patriarcale de l'Angleterre des Tudor"! Ce qui suffit évidemment déjà à accuser cette série de "révisionnisme woke" avant même sa diffusion. À raison, je trouve. Bien sûr, il n'y a rien de scandaleux à piocher dans l'Histoire une vie connue et troublée sur laquelle rebondir pour lui donner une résonance plus contemporaine. Il reste certes permis de trouver complètement con l'utilisation du règne d'Henri VIII pour évoquer en filigrane la charge mentale d'élever des gosses pendant que Papa batifole et manigance mais... Pourquoi pas? Il y a un public pour ça: pour ce cinéma mémé, pour ces déconnades à la Ken Follett, à la Angélique, Marquise des anges. Qu'il faut bien nourrir. Comme on nourrit d'autant de clichés éculés les amateurs de séries de flics de droite en jeans et de roboputes dans l'espace. Il y a juste un hic, je pense, un hic de taille: quand on donne le rôle de Anne Boleyn à une actrice noire, on ne se contente pas de fabriquer du cinéma. On se sert du cinéma et, en l'occurrence, de l'Histoire, pour bombarder le temps de cerveau disponible d'un message ici non seulement biaisé et révisionniste mais hors-sujet, surtout. On fait dès lors oeuvre de propagande. On milite. Ce qui est drôlement moins innocent et beaucoup plus critiquable que de mettre en scène un scénario de fiction féministe, aussi zinzin pourrait-il être. Il semble en effet déjà clair que cette série cherche à brouiller la frontière entre histoire, fiction et militance. Dans sa communication promotionnelle, la production a ainsi considérablement souligné la validation du projet par Dan Jones, un historien très médiatique, spécialiste de la période en question. On annonce donc d'emblée vouloir s'en tenir aux faits historiques, se donnant juste plus de libertés au moment de les tartiner de résonances sociales contemporaines. Or, on sait que ça zigouillait sans distinction d'âge et de sexe du temps des Tudor. On sait que l'espérance de vie d'un ou d'une membre de la cour était plus limitée que le wi-fi chez Proximus un jour de pluie. On se doute fort qu'Anne Boleyn devait probablement son teint "trop foncé" à du bagage génétique davantage espagnol ou italien qu'africain. On sait que toutes les représentations d'époque peinturlurent la reine comme une sorte de Mona Lisa peut-être bien un peu sémite. Autrement dit, il n'y a vraiment aucune raison autre que politique de donner ce rôle à une actrice noire, aussi talentueuse soit-elle. On ne cherche pas à raconter l'Histoire, on la manipule pour participer à une militance ultra-contemporaine. Sur Twitter, c'est Andrew Doyle, à peine caché derrière son alias parodique de Titania McGrath, qui a encore au mieux résumé un autre grand problème de ce casting. "Jodie Turner-Smith dans le rôle de Anne Boleyn est un encourageant pas en avant vers l'égalité raciale, y a-t-il écrit. Ce n'est pas comme lorsque Gal Gadot accepte de jouer Cléopâtre, ce qui tient juste de l'appropriation culturelle dégoûtante et éhontée." Il y a quinze jours à peine, éclatait en effet sur les réseaux sociaux une énorme polémique suite à l'annonce du choix de Gal Gadot pour interpréter "la plus grande reine d'Égypte" dans un projet de film de son amie Patty Jenkins, la réalisatrice de Wonder Woman. Les critiques n'y sont pas allés de main morte, surlignant notamment un peu trop la nationalité israélienne de Gal Gadot, sous-entendant donc sans se donner l'air d'y toucher qu'une actrice née à Petah Tikva ferait mieux de passer son tour au moment d'évoquer les plus grandes heures de l'Égypte. C'est sinon surtout sa couleur de peau qui a été jugée hautement problématique. Depuis une dizaine d'années, certains chercheurs suspectent en effet Cléopâtre d'avoir été en réalité noire ou métisse. Et moche aussi. Donner son rôle à une belle actrice blanche tiendrait donc du "white washing", du "blanchissement". Du révisionnisme, justement! Du racisme! Scandale! Évidemment, ce sont à peu près les mêmes qui tenaient cette position d'attaque contre Gadot à la mi-octobre qui défendent aujourd'hui le choix de Turner-Smith dans le rôle de Boleyn. Mais qui irait oser publiquement parler de "black washing" quand une actrice noire joue une reine blanche? Qui irait oser risquer la mort sociale sur cette colline minée surpeuplée de bigots racistes, de suprémacistes à la ramasse et de pauvres débiles? Moi, bien sûr! J'ose même hurler au flagrant délit de "woke washing"! Ce n'est pas du cinéma, c'est de la militance! Parce que donner le rôle de Boleyn à Turner-Smith tient assurément du geste politique, alors que donner celui de Cléopâtre à Gadot n'est que du cinéma (et du copinage, les relations entre Gadot et Jenkins étant du même calibre que celles entre Scorsese et DiCaprio ou Samuel Jackson et Tarantino). Du cinéma pas très inventif, mégalomane, bien davantage industriel qu'artistique mais du cinéma. Ce film coûterait une pyramide, il est donc normal qu'on cherche à y caler une star internationale. Maintenant, imaginez un instant que Beyoncé se montre intéressée par le rôle de Cléopâtre! Si c'était le cas, pensez-vous vraiment que Gal Gadot aurait encore la moindre chance de se retrouver dans un Louxor en toc devant 10.000 figurants? Imposer une Anne Boleyn noire à la télévision anglaise relève en fait à bien des égards du simple troll. Or, quelle est la meilleure arme de persuasion massive pour convertir au multiculturalisme tous les suprémacistes blancs, même ceux qui s'ignorent? Une Anne Boleyn et un James Bond noirs? Omar Sy en Arsène Lupin? Whoopi Goldberg dans un biopic de Nancy Reagan? Ou alors, le succès assez colossal de Sidney Poitier et Eddie Murphy jadis et de Jordan Peele aujourd'hui (Get Out, Us...)? Du cinéma "black and proud" mais du cinéma surtout vaguement politique plutôt que de la politique vaguement cinématographique.