En écoutant Joe Rogan causer avec Bill Burr l'autre jour, j'en ai appris une bien bonne. C'est à 1:43:05 du numéro #1348 de la Joe Rogan Experience: "Le premier type à avoir fait du stand-up, si on ne compte pas Mark Twain, y explique Bill Burr, était un putain de fasciste!" Je me suis renseigné et c'est tout à fait exact. Né en 1891, mort en 1961, Frank Fay est le comédien à qui on attribue l'invention du stand-up tel qu'il se pratique encore aujourd'hui. À la fin des années 1910, il fut le premier à se présenter sur scène comme nul autre comique ne le faisait à l'époque. Il ne chantait pas, n'était pas déguisé, ni accompagné d'un petit animal ou d'un faire-valoir. Tiré à quatre épingles, en solo, plutôt naturel, il racontait ses blagues inspirées de sa vie réelle et de ses observations sociales sur un rythme très travaillé et pas trop théâtral. C'était pour l'époque drôlement original et durant les années 1920, Frank Fay connut un succès vraiment énorme, devenu l'artiste le mieux payé du vaudeville américain. Il joua ainsi deux fois par jour durant seize semaines d'affilée au Palace, un prestigieux cabaret new-yorkais qui était alors l'épicentre du show-business, pour un salaire de 18.000 dollars (de 1920, donc) par... semaine!

Sous son influence, beaucoup d'autres comédiens se mirent à abandonner les déguisements, les petits singes et les coussins péteurs pour eux aussi davantage se concentrer sur les blagues, les textes et le rythme. Aux débuts du cinéma parlant, Frank Fay fut également engagé par Hollywood et joua dans une série de films assez bassement mercantiles où il se présente invariablement sous les traits d'un séducteur débonnaire, débitant assez facilement des vannes que l'on dirait aujourd'hui homophobes et graveleuses mais qui faisaient à l'époque rire de bon coeur. Graveleuse, la vie privée de Fay l'était tout autant. Premier mari de Barbara Stanwyck, on dit que leur mariage troublé et abusif inspira le scénario de la première version d'Une étoile est née, celle de 1937. Ce n'était un secret pour personne: Fay était une véritable raclure, doté d'un égo monstrueux et jamais avare de coups bas au moment de tenter d'éliminer ses ennemis. C'était un homme violent, alcoolique, bigot et antisémite. Il détestait les syndicats, la sécurité sociale et le New Deal (rebaptisé Jew Deal par l'un de ses amis) du Président Roosevelt, en qui il voyait quasi une taupe communiste. Son obsession malade du pouvoir quasi surnaturel détenu par les "banquiers juifs" finit par lui fermer bon nombre de portes. Le fait qu'il admire ouvertement Franco, Mussolini et Hitler aussi.

C'est surtout après la Seconde Guerre mondiale que ses saillies extrémistes commencèrent à lui causer de véritables soucis. Frank Fay avait beau être une célébrité renommée dans le monde du vaudeville, une star de la radio et un acteur apprécié, c'était en fait quelqu'un d'assez irrégulier. Il connut donc autant d'échecs, voire plus d'échecs, que de succès. Il parvenait toutefois à toujours remonter la pente, du moins avant la Seconde Guerre mondiale. Après, cela se compliqua en effet quelque peu. En 1944, après une série de revers, on lui offre ainsi le rôle principal de Harvey, une pièce de théâtre couronnée par le prix Pulitzer; l'histoire d'un homme alcoolique qui devient très ami avec un lapin invisible (qui ne lui annonce pas la fin du monde, non... Nous sommes 57 ans avant Donnie Darko!). Le gigantesque succès est à nouveau au rendez-vous et Fay joue à Broadway durant 18 mois d'affilée ce rôle de prestige. Lorsque la pièce est adaptée au cinéma en 1950, on ne fait toutefois pas appel à lui. C'est James Stewart qui reprend le rôle et empoche par la même occasion un Oscar. Le fait que Frank Fay n'ait pas manqué de vanter les mérites politiques de l'Espagne franquiste à chaque interview depuis quelques années n'y est pas étranger.

Venger l'affront subi par l'Allemagne. En plein New York. En 1946

En fait, sa carrière part en flammes dès 1945, lorsqu'il dénonce des acteurs critiquant le silence de l'Église espagnole sur les exécutions d'opposants socialistes à Franco au comité des activités anti-américaines; au prétexte qu'une critique contre l'Église tient du rejet du catholicisme, donc de la sympathie communiste. Ces acteurs furent non seulement entendus et inquiétés par le comité mais ils reçurent également de nombreuses menaces de mort de la part des admirateurs de Franco alliés à la droite dure décomplexée locale. Cela fit virer Fay de quelques guildes professionnelles. Celui-ci hurla donc en toute logique à la censure et en janvier 1946, une soirée de soutien à ses déboires fut organisée au Madison Square Garden. Selon les sources, "Les Amis de Frank Fay" attira entre 10.000 et 20.000 personnes. Selon les sources, ce n'était soit qu'un sympathique petit jamboree anti-communiste où s'exprimèrent des vétérans de la guerre sur les valeurs américaines, soit un terrifiant rallye où des membres du Ku Klux Klan, du parti nazi américain et des admirateurs de Franco chantèrent les louanges de la dictature espagnole mais aussi de Mussolini et de Hitler, moins d'un an après leurs morts. En fait, selon ces mêmes sources, on y promit carrément de venger l'affront subi par l'Allemagne. En plein New York. En 1946. Et au prétexte de soutenir un type excommunié par sa profession parce qu'étant un peu trop libre dans l'expression de sa dégueulasserie.

Que s'est-il réellement passé ce soir-là? Que s'est-il réellement dit? A-t-on réellement parlé de venger l'Allemagne nazie au Madison Square Garden ou a-t-on quelque peu exagéré les choses dans le simple but de griller pour de bon quelqu'un devenu réellement gênant, voire même carrément dangereux? Quoi qu'il en soit, personne ou presque ne pardonna à Frank Fay cette soirée au Madison Square Garden. Après ce coup-là, sa carrière ne redécolla jamais. Il mourut désoeuvré et solitaire 15 ans plus tard et ensuite, on l'oublia carrément, attribuant généralement à Lenny Bruce les débuts du stand-up moderne. Il n'y a évidemment pas à réhabiliter Frank Fay mais en apprenant qui il était, je n'ai pu m'empêcher de penser que cette idée d'un clown violent, paranoïaque et extrémiste parlait drôlement à notre époque et même plus spécifiquement à cette semaine où le Joker est très "tendance" sur Twitter. Le type qui fait rire sur scène et pleurer à la maison. L'égo de mastodonte, l'antisémitisme tranquillou, la fascination pour la violence et l'autoritarisme. Le show-business qui ferme les yeux sur ses délires jusqu'à ce que ceux-ci risquent de faire tuer des gens. Le simple raconteur de blagues qui devient peu à peu tribun en roue libre, très apprécié par les nostalgiques des poignes de fer dans les gants de plomb. Bordel, mais au moment de vous mettre le nez au-dessus de l'abîme, à quoi bon encore sortir des films de pacotille tirés de l'univers de Batman et ne pas plutôt raconter la vie bien réelle de Frank Fay, un mort infréquentable qui rappelle tout de même beaucoup quelques vivants bien trop fréquentés?