Jamais là où on l'attend, le sexagénaire norvégien Hans Petter Moland aura sorti deux films en 2019. Le premier, Cold Pursuit, remake hollywoodien de son propre In Order of Disappearance, offrait un mélange relativement efficace d'ultraviolence et d'humour déjanté dans le sillage rageur d'un Liam Neeson déterminé en paternel assoiffé de justice. Le second, Out Stealing Horses, le voit aujourd'hui renouer avec une corde résolument plus sensible de son bagage créatif. Adaptation d'un best-seller de son compatriote Per Petterson, le film, d'abord situé à la fin des années 90, fait le portrait de Trond (Stellan Skarsgård), un homme esseulé dont le quotidien se trouve bientôt chamboulé par la rencontre en apparence anodine avec un voisin. Vieille connaissance subitement exhumée du passé, ce dernier va le replonger dans le souvenir brûlant d'un simple été, celui de 1948, où, à quinze ans à peine, il s'apprêtait à voir s'évaporer deux êtres qui lui étaient particulièrement chers: son père et son premier amour. "Je n'aime pas me laisser enferm...

Jamais là où on l'attend, le sexagénaire norvégien Hans Petter Moland aura sorti deux films en 2019. Le premier, Cold Pursuit, remake hollywoodien de son propre In Order of Disappearance, offrait un mélange relativement efficace d'ultraviolence et d'humour déjanté dans le sillage rageur d'un Liam Neeson déterminé en paternel assoiffé de justice. Le second, Out Stealing Horses, le voit aujourd'hui renouer avec une corde résolument plus sensible de son bagage créatif. Adaptation d'un best-seller de son compatriote Per Petterson, le film, d'abord situé à la fin des années 90, fait le portrait de Trond (Stellan Skarsgård), un homme esseulé dont le quotidien se trouve bientôt chamboulé par la rencontre en apparence anodine avec un voisin. Vieille connaissance subitement exhumée du passé, ce dernier va le replonger dans le souvenir brûlant d'un simple été, celui de 1948, où, à quinze ans à peine, il s'apprêtait à voir s'évaporer deux êtres qui lui étaient particulièrement chers: son père et son premier amour. "Je n'aime pas me laisser enfermer dans des cases, souriait Moland en février dernier, alors qu'on le retrouvait en pleine Berlinale, où Out Stealing Horses concourait en Compétition. Parfois j'ai envie de raconter de grosses blagues bien grasses et parfois j'ai envie d'être plus sérieux, comme c'est d'évidence le cas ici. J'aime profondément le roman de Per Petterson, qui offre exactement tout ce que j'attends de la littérature: une écriture belle et précise, enracinée au coeur de la nature primitive qui lui sert de cadre et portée par un souffle qui emporte. C'était pour moi un superbe défi de porter ce livre à l'écran sans en trahir l'esprit." Voyageant très librement sur la ligne du temps, le film inscrit son action au coeur de la Norvège rurale, riche en forêts et vallées traversées de rivières. "Ce sont des paysages que je connais bien, parce que c'est une région où ma famille avait une ferme quand j'étais jeune, le long de la frontière suédoise. Je passais des mois entiers dans cet endroit très isolé, à plus de dix kilomètres du village le plus proche. Avec mon frère, nous nous enfoncions dans les bois dès que nous en avions l'occasion, loin de la supervision des adultes. On s'inventait des jeux, des mondes imaginaires. C'est un mode de vie qui m'est très familier." Ample saga-puzzle élaborée à la manière d'un gros feuilleté romanesque étonnamment digeste, Out Stealing Horses enchâsse de manière très fluide les récits les uns dans les autres et transpire le plaisir de raconter des histoires. Porté par une splendide photographie, et par une mise en scène éminemment expressive où le côté sauvage et indompté de la nature renvoie immanquablement au bouillonnement exacerbé des sentiments qui anime ses protagonistes, le film enquille les moments de bravoure -de très impressionnantes scènes d'action- sans pour autant jamais totalement éventer tous les mystères de son foisonnant récit à énigme. "J'aime l'idée d'un film qui fonctionne à la manière d'une espèce de labyrinthe. Plus vous en apprenez sur les personnages et plus vous êtes amené à réévaluer tout ce que vous avez vu ou perçu sur eux auparavant. C'est un terrain mouvant, il y a beaucoup d'incertitudes. Les adultes apparaissent bien souvent comme des énigmes aux yeux des enfants. La structure et les enjeux du film font également sens dans cette perspective-là." Noyauté autour d'existences marquées par la tragédie, Out Stealing Horses invite à ne pas définitivement céder à la colère, à l'amertume, malgré les épreuves. Très organique, la musique, qui intègre des bruits de glace qui se craquelle ou des rythmiques du réel, y traduit de manière limpide les tourments du coeur, mais aussi la façon dont peut sonner la nature, la voix d'un paysage capté dans toute sa lumineuse majesté en ralentis souvent languides. "Il m'importait de privilégier une certaine sensualité dans la façon de filmer. Parce que je pense que notre mémoire est bien souvent davantage définie par nos sens que par notre cerveau. Il y a quelque chose de très animal, de très instinctif, chez ces personnages. Je voulais rendre ça très concret à travers la mise en scène, traduire des souvenirs très vifs au niveau du ressenti." Ce nouveau long métrage marque la cinquième collaboration entre Hans Petter Moland et l'acteur suédois Stellan Skarsgård, comédien fidèle souvent vu également chez le Danois Lars von Trier. "Retrouver un acteur avec lequel vous avez du plaisir à travailler, c'est chaque fois l'opportunité d'approfondir une formidable relation de confiance. Avec Stellan, nous apprécions tous les deux le processus de recherche dans lequel on s'engage à chaque film, en essayant de ne pas nous répéter, de tendre vers une espèce d'essence, de vérité humaine. Nous partageons un même engagement, et une même foi, dans le travail. Et puis nous prenons beaucoup de plaisir sur un plateau. Faire des films doit rester quelque chose d'amusant. Il faut garder une dimension de jeu, je pense, dans le processus cinématographique. J'aime ma vie et mon travail. Et partager ces moments avec Stellan m'aide à en profiter encore mieux."