"Vous avez du faux sucre, monsieur?" Penché sur la table du déjeuner de l'hôtel bruxellois où il démarre sa journée promo, Nicolas Bedos, 36 ans mal réveillés, boit son café édulcoré mais parle vrai. Quitte d'ailleurs parfois à en oublier tout sens de l'humilité -"J'ai voulu être à la hauteur du grand cinéma américain que j'affectionne, celui de David O. Russell, de Scorsese, de Paul Thomas Anderson. Il y a eu une grâce, aussi bien dans l'écriture que dans la fabrication du film, qui s'est manifestée."
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"Vous avez du faux sucre, monsieur?" Penché sur la table du déjeuner de l'hôtel bruxellois où il démarre sa journée promo, Nicolas Bedos, 36 ans mal réveillés, boit son café édulcoré mais parle vrai. Quitte d'ailleurs parfois à en oublier tout sens de l'humilité -"J'ai voulu être à la hauteur du grand cinéma américain que j'affectionne, celui de David O. Russell, de Scorsese, de Paul Thomas Anderson. Il y a eu une grâce, aussi bien dans l'écriture que dans la fabrication du film, qui s'est manifestée." Prétentieux, Nicolas Bedos? Un peu oui, quand même. Mais guère avare de ses talents, par ailleurs. Chroniqueur radio ou télé, humoriste, dramaturge, scénariste... Personnalité médiatique au verbe cinglant depuis plus de dix ans, il multiplie les casquettes en homme du monde, et les cumule aujourd'hui au sein d'un seul et même film, Monsieur & Madame Adelmanpremier long métrage qu'il réalise et dialogue mais aussi co-écrit, co-interprète et co-compose: volonté de bien faire et besoin maladif de contrôler les choses qu'il confesse sans détour. "Je rêve de faire un film depuis plus de 20 ans. J'ai été à deux doigts d'arrêter mes études pour une école de cinéma, à l'époque. L'attente a été longue, donc, et jusqu'à aujourd'hui on ne m'a jamais proposé quelque chose approchant ce que j'avais envie de montrer sur grand écran. Alors oui, quitte à me vautrer, autant le faire pleinement. Et que je ne puisse en imputer la faute à personne d'autre que moi. Puis venant de l'écriture, où l'on est seul et responsable de tout, je n'arrive pas à concevoir le processus de création sans y apposer ma griffe totalement." Saga feuilletonnante qui couvre près d'un demi-siècle de la vie d'un couple, Monsieur & Madame Adelman est né d'impros, de personnages que Bedos et sa compagne Doria Tillier, ex-miss météo fantasque de la maison Canal, s'inventent au quotidien pour déjouer le spectre piégeux de la routine et de l'ennui. "Un soir, on a imaginé la chose à l'échelle d'un long métrage. Elle lançait des trucs et je rebondissais, ça a été absolument magique. En quelques heures à peine, avec une bouteille de whisky, les 25 idées phares du film sont tombées." Le plan prend forme sur le papier, et les amants ne laissent bientôt à personne d'autre le soin d'interpréter la chose, allègrement nourrie par leurs marottes cinéphiles et romanesques. "On aime un cinéma qui a du souffle, de l'ampleur, à la fois dans le temps et dans l'espace. D'où l'idée d'un film construit en flash-back, avec l'épouse devenue vieille racontant son défunt mari, écrivain à succès, face à un journaliste. C'est un procédé bien connu. Pensez Citizen Kane, Amadeus ou Titanic. Et même Jackie plus récemment. Le principe du retour en arrière sur l'histoire d'une vie, c'est quelque chose qu'on peut retrouver également dans la plupart des nouvelles de Maupassant, dans les romans d'apprentissage... Moi j'aime les livres passionnément. L'idée d'une valse, d'un tango, entre littérature et cinéma tout au long du film m'était chère." Mais Bedos va plus loin, faisant de l'écriture le moteur même de l'existence de ce couple qui n'en finit pas de théâtraliser son quotidien. Dans Monsieur & Madame Adelman, la création se nourrit de la vie, et la vie, intense, pleine de rires, de drames, de rebondissements, est un roman. "Notre relation à Doria et moi a beaucoup alimenté le film, et les modalités de son écriture trouvent d'ailleurs un miroir dans celles qui conditionnent les romans que Victor, mon personnage, signe à l'écran. Mon rêve était de donner une image rigolote de choses graves et profondes. J'avais aussi envie de rendre hommage à l'importance des femmes dans ma vie et la façon dont je les ai parfois racontées, sans doute trop d'ailleurs... Je crois que je suis un garçon qui entretient un rapport particulier avec la frontière qui sépare le privé et le public, le réel et la fiction. Mes trois précédents bouquins m'ont parfois causé des problèmes, c'est-à-dire que j'ai fini par réaliser que la façon dont l'écriture s'empare du vécu personnel a parfois des conséquences dans la réalité. La littérature fonctionne sur deux niveaux, au fond: il y a ce qu'elle produit en termes de fiction puis ce qu'elle produit en termes de répercussions dans le réel. C'est un peu l'idée de la série des Freddy: les rêves peuvent tuer. La littérature aussi. Avec Victor, elle devient un instrument, une arme: elle peut blesser, causer du chagrin, permettre de récupérer une femme... On voulait montrer que la vie est un grand terrain de jeu. Et la littérature permet ça. C'est un éloge de l'inventivité."