On le sait depuis la parution de The Act of Seeing, son livre sorti en 2015 en collaboration avec Alan Jones, le réalisateur Nicolas Winding Refn (Drive, Only God Forgives...) est un grand amateur de films de séries B et Z, d'exploitation, ainsi que de véritables nanars, soft-porn notamment. Dans ce bouquin, il présentait des affiches de films d'horreur et de fesse, ainsi que de polars cracra des années 50, 60 et 70, pour la plupart totalement inconnus, y compris du public initié. Lui est ensuite venue l'idée d'aller plus loin encore dans la défense et la propagation de ce délicieux "mauvais" goût. Durant l'été dernier, voilà que Refn investissait en effet une partie de son argent amassé grâce à ses très lucratifs tournages de publicités dans une plateforme de streaming du nom de bynwr.com. Un site dont il est curateur, destiné aux zinzins de son genre, aux amateurs de bizarreries, aux cinéphiles et cinéphages aussi élitistes que fétichistes. Un site gratuit, surtout.

Il y a quelques jours chez Télérama, Refn disait estimer cette gratuité primordiale: "Je pense qu'il y a une nouvelle forme d'échange qui existe: celui de la gratuité, et en particulier dans le monde digital. C'est pour cela que la plateforme propose des contenus autres que des films. On est constamment manipulés pour acheter des trucs, en particulier des trucs merdiques. La gratuité est une forme de manifeste. La culture, à l'instar des hôpitaux, devrait être gratuite." Bien entendu, on peut penser que c'est surtout gratuit parce que cela ne se vendrait pas. Ou peu. En tous cas, pas assez pour entrer dans les frais relativement élevés. Toujours dans cette interview accordée à Télérama, Refn avouait d'ailleurs que des partenaires financiers s'étaient retirés du projet dès qu'ils ont su que celui-ci ne chercherait pas la rentabilité alors qu'il coûte pourtant une certaine somme. C'est que les films offerts sur bynwr.com ne sont pas tous issus du domaine public (ce qui implique dès lors des droits à payer) et qu'ils sont par ailleurs tous restaurés aux frais de Refn. Ce qui coûte plus qu'un seau de pop-corn. Plaisir d'offrir, joie de recevoir, c'est donc tout à l'honneur du dandy danois de balancer ces films sur la Toile sans attendre quoi que ce soit d'autre en retour qu'une certaine subversion. Il n'a pas non plus l'air de plaisanter quand il insinue que cette gratuité est presque d'ordre politique et, plus sûrement, philosophique.

Je me suis inscrit sur bynwr.com il y a déjà un bout de temps. Au début, il ne s'y passait pas grand-chose. J'y ai regardé Night Tide de Curtis Harrington, un film assez curieux du début des années 1960. Dennis Hopper y interprète (mal) un marin amoureux d'une employée de baraque foraine qui pourrait s'avérer être... une sirène. Dit comme ça, c'est très nunuche mais Night Tide n'a rien à voir avec le Splash de vingt ans plus tard et au final, s'avère carrément retors. Déjà, en donnant l'impression d'être constamment sur les nerfs, Hopper peine à y camper un héros romantique et son marin donne plutôt l'impression de pauvre type au cerveau grillé par les amphétamines ne sachant plus très bien discerner ses fantasmes de la réalité. C'est peut-être voulu. Et si ça ne l'est pas, c'est un très heureux accident, vu le twist final du film qui nous le rattache bien davantage au polar tordu qu'à une amourette entre Captain Iglo Junior et un futur fishtick. Cela ne suffit sans doute pas à faire de Night Tide un grand film mais ça le place assurément dans la très honnête série B, à l'esprit fort proche d'un tout bon épisode de la Quatrième dimension. J'ai adoré.

Depuis, le contenu de la plateforme s'est pas mal enrichi. Il y a des articles fouillés et touffus à lire, une quinzaine de films à voir, des petites choses en bonus. Je m'y suis remis ce week-end en commençant par une performance de Jimmy Angel, un chanteur de country-rock aux 80 printemps bien tassés et qui a la particularité de se produire avec sur la tête quasi la même banane-postiche gominée qu'Antoine De Caunes portait quand il interprétait Didier l'Embrouille dans Nulle Part Ailleurs. Je me suis aussi essayé à The Nest of the Cuckoo Birds, un film noir de 1965 à la musique assez sensationnelle mais au jeu d'acteur aussi approximatif que franchement crispant. J'ai abandonné en cours de route pour me rabattre sur Spring Night, Summer Night, pas non plus sans défauts, techniques surtout, mais bonne petite claque quand même.

Appréciable, génial, héroïque. Un vrai modèle, en fait.

Déjà, j'ignorais que le cinéma d'exploitation avait produit autre chose que du porno et de la violence. Or, celui-ci est un film social dont le scénario, un tout petit peu retravaillé, pourrait sans doute aujourd'hui prétendre à quelques prix de prestige du côté de festivals "indie" comme Sundance et South by Southwest. Basiquement, c'est une histoire d'inceste assez crapuleuse. Une jeune femme se retrouve enceinte de son frère, qui en est raide-dingue et veut la sauver de l'avenir miteux promis par son environnement sans espoir. "De toute façon, vu à l'allure où maman fricote, on n'est même pas sûrs que papa soit vraiment ton père", lui dit-il même un moment, en substance. Le film n'est pas ultra-finaud mais parvient tout de même à aborder de façon presque documentaire et sans trop de jugements moraux l'aliénation, l'après-guerre, la faillite urbaine, l'émancipation adolescente, l'alcoolisme, la toxicité d'une famille dysfonctionnelle, l'adultère et l'inceste; le tout de façon donc assez approximative mais au final plutôt convaincante. Troublante, en tous cas.

Je n'ai pas eu le temps d'approfondir beaucoup plus l'exploration du site avant la remise de cette chronique. Il faut aussi avouer qu'après quelques heures dans ce marais de la culture bis, on étouffe un peu. J'étais en train d'hésiter à me lancer dans un film féministe aux héroïnes plus cuir que queer adoratrices de Satan et un soft-porn gore où Dracula, le Loup-Garou et Frankenstein attaquent une école de nudistes quand je me suis dit, "fuck it", je vais plutôt lire Dostoievski et checker Triple Frontier sur Netflix. Autrement dit, bynwr.com, c'est à consommer avec modération, sous peine d'ivresse vertigineuse et de grosse grosse gueule de bois. Ce qui n'empêche pas ce site d'être vraiment appréciable, génial, héroïque. Un vrai modèle, en fait. Il m'est en effet très plaisant d'imaginer un monde où de grands amoureux de cinéma comme Quentin Tarantino, Poison Ivy du groupe The Cramps, Quentin Dupieux ou encore Bertrand Blier (qui a dernièrement livré sur Konbini une interview aussi hilarante qu'inspirante tournée dans un vidéoclub), puissent eux aussi présenter des films méconnus qu'ils apprécient sur des plateformes dont ils seraient curateurs. Évidemment, le modèle économique de l'exploitation de films étant ce qu'il est, on nage ici en plein fantasme. Monde de...