"Je n'aime pas faire des films qui ont déjà étés faits!" Patrice Toye applique ce principe avec une audace très particulière en signant Muidhond. Oser aborder le sujet éminemment tabou de la pédophilie tout à la fois sans manichéisme et sans complaisance aucune. Il fallait le faire et la réalisatrice belge a tenu bon face aux voix l'avertissant des risques auxquels elle s'exposait. Tout avait commencé par la lecture du roman éponyme d'Inge Schilperoord, qui lui a fait "changer d'avis sur un thème" qu'étant maman elle avait jusque-là considéré "seulement via des stéréotypes, en noir et blanc". "Je suis attirée, intriguée, par des choses complexes, qui ne sont pas simples à montrer, qui explorent les aspects vulnérables de l'humain, qui expriment les nombreuses facettes de ce que l'être humain peut présenter", explique la native de Gand. Et l'idée lui vint de porter à l'écran ce récit dont le personnage principal est "un homme qui n'a pas de mauvaises intentions mais qui a en lui des instincts, une nature, lui faisant ressentir des pulsions qu'il essaie de combattre". "On naî...

"Je n'aime pas faire des films qui ont déjà étés faits!" Patrice Toye applique ce principe avec une audace très particulière en signant Muidhond. Oser aborder le sujet éminemment tabou de la pédophilie tout à la fois sans manichéisme et sans complaisance aucune. Il fallait le faire et la réalisatrice belge a tenu bon face aux voix l'avertissant des risques auxquels elle s'exposait. Tout avait commencé par la lecture du roman éponyme d'Inge Schilperoord, qui lui a fait "changer d'avis sur un thème" qu'étant maman elle avait jusque-là considéré "seulement via des stéréotypes, en noir et blanc". "Je suis attirée, intriguée, par des choses complexes, qui ne sont pas simples à montrer, qui explorent les aspects vulnérables de l'humain, qui expriment les nombreuses facettes de ce que l'être humain peut présenter", explique la native de Gand. Et l'idée lui vint de porter à l'écran ce récit dont le personnage principal est "un homme qui n'a pas de mauvaises intentions mais qui a en lui des instincts, une nature, lui faisant ressentir des pulsions qu'il essaie de combattre". "On naît pédophile, comme on naît homosexuel, on peut le nier mais on est comme ça. Entre 1 et 3% des hommes le sont. Le personnage de Jonathan dans le film aurait pu être mon fils, ou un copain de mon fils. Il ne s'agit pas simplement de salopards voulant faire du mal mais parfois de gens qui luttent toute leur vie contre cette nature qui est la leur. Pour eux, et même pour ceux d'entre eux qui ne font jamais rien de mal concrètement, c'est la prison même quand ils ne sont pas en prison. Je me suis dit qu'il fallait en parler, oser montrer la réalité derrière l'image du monstre que la société a développée suite aux actes atroces commis par certains. Faut-il tous les diaboliser, même ceux qui ne font rien? Je trouvais que la question méritait d'être posée." Le prix du public remporté au Festival de Gand à l'automne dernier a montré que Muidhond pouvait échapper au rejet que son sujet pouvait au départ susciter. Patrice Toye, "ne voulant pas choquer", a su trouver la juste distance (elle parle de "saine distance") pour filmer son sujet si délicat. Elle fait oeuvre de cinéaste, employant tout le potentiel de son art pour exprimer une réalité complexe, tâche peu évidente "dans un monde de plus en plus polarisé". Si comme à chaque film elle a voulu "dire quelque chose de personnel, à propos de quelque chose dont il est urgent de parler", ses choix cinématographiques furent tous réfléchis autant que ressentis. D'abord renoncer au monologue intérieur qui était la forme du roman. "Je déteste les voix off, j'aime que ce soit les images qui parlent(1), qui disent tout, qui invitent le spectateur à se faire sa propre idée sans rien lui imposer", déclare la réalisatrice. Laquelle réussit à cadrer cet "entre-deux" permanent, cette ambivalence fondamentale, par le dialogue du chaud et du froid, de l'empathie et du recul, de la nature (qui ne juge pas) et de la société (qui juge), situant aussi l'action entre terre et eau, sur cette côte de la mer du Nord dont le décor "à la périphérie de la société" alimente lui aussi abondamment le film et son propos. "Il y avait des pièges partout, s'exclame Patrice Toye. Il fallait par exemple que la fillette envers laquelle Jonathan ressent des pulsions ne soit jamais présentée comme un objet de désir, comme une séductrice, mais toujours comme une enfant innocente. Et aussi dans la manière de montrer Jonathan lui-même, en évitant de susciter trop de pitié -en utilisant la musique, entre autres-, en ne le rendant pas trop sympathique non plus, mais en assumant malgré tout une certaine empathie, en acceptant les aspects contradictoires. C'était un exercice d'équilibriste: danser sur une corde étroite, ne jamais tomber, et rester intègre. C'était difficile!" Dans ce contexte, l'interprétation pleine de justesse et de sensibilité du jeune Tijmen Govaerts est un atout déterminant. "Il a eu beaucoup de courage d'accepter ce rôle, sa carrière pouvait s'achever en même temps qu'elle commençait, constate une Patrice Toye qui a fait le pari de l'intelligence du public, "en s'adressant au spectateur en adulte, sans jamais l'infantiliser en lui indiquant ce qu'il doit penser."(1) Toye cite comme inspiration le travail du photographe américain Todd Hido.