"C'est qui, Halle Bailey? C'est Halle BERRY, pas Bailey. Ha, non... C'est pas la même. Purée, c'est quoi ce bébé? Elle a douze ans ou quoi? Une bonne tête de petite princesse, ouais, pas de doute là-dessus, mais c'est politique, pas de l'art, que de la faire jouer la Petite Sirène. Tu lis les gens sur Twitter, qu'une actrice noire va jouer la Petite Sirène, c'est à peine moins important dans l'histoire des luttes sociales que le siège de bus choisi par Rosa Parks. Pourtant, on s'en branle, non? Ce n'est que Hollywood, quoi... L'effet d'annonce "all inclusive" est tapé pour le buzz mais si il s'avère que le casting va leur faire perdre deux ou trois centimes de dollars parce que les fachos et les Chinois vont bouder le film, hop là, tu vas voir comme le teint de Halle Berry -heu Bailey, pardon-, va soudainement s'éclaircir dans le film fini ou se transformer en couleur "plus en phase avec la réalité du contexte marin". C'est comme Lupita Nyong'o dans Star Wars. Bonne actrice, superbe femme, mais boum, ils en font une créature en CGI toute ridée couleur vieille saucisse d'un mètres vingt les bras levés à trois expressions faciales et demies et qui parle en martien. Le jour où Lupita Nyong'o tient le rôle principal d'un David Lynch ou reprend celui de Jane Fonda dans un remake de Klute, là, on sera vraiment un peu plus proche d'un équivalent de Rosa Parks dans son bus de culs terreux.

Il n'y a jamais de Noirs chez David Lynch, d'ailleurs. Tu vas voir que ça va lui tomber sur la poire, un jour. J'ai lu sa bio, Room to Dream: il n'est pas net, ce type. Il aurait totalement exploité le nain, d'ailleurs. Ouais, celui de Twin Peaks, le petit qui parle à l'envers. Je l'ai suivi sur Facebook, un moment: ce type est totalement allumé. Pro-Trump, aussi. Il n'arrêtait pas d'insulter David Lynch et c'est d'ailleurs pourquoi dans Twin Peaks 3, le nain est devenu un arbre. C'est un livre marrant, Room to Dream. Toutes les 50 pages, Lynch change de femme. Tout le monde l'admire, le trouve génial et hyper-gentil mais entre les lignes, tu sens quand même que c'est le type hyper-capricieux, le petit pacha maniaque. Le mec boit genre 20 litres de café par jour aussi. T'imagines l'état dans lequel il doit se trouver à la douzième tasse ? Moi, j'en bois trois et je m'engueule déjà dans le bus pour des conneries, avant de passer le reste de la soirée à angoisser sur la mort. Ca rend cinglé, le café. Cinquante centilitres et tu tues un tram. T'es plus acide que la pluie en Allemagne, aussi. Enfin, soit. Des films où le fait que les personnages soient black ou gay n'est pas surligné, ça existe de plus en plus. Avant, c'était juste dans les polars. Un flic noir, rien à dire: il faisait son job. Capitaine Dobey dans Starsky & Hutch, quoi. Dans les films de sport, par contre, un sportif noir, c'était automatiquement Jésus. Misère, souffrance, chemin de croix, rédemption. Là, ça devient plus naturel: il y a quand même de plus en plus de trucs où tu sens que l'acteur noir est juste là parce qu'il s'est montré le meilleur lors des auditions. Ce n'est pas du marketing ou de la récup politique.

Idris Elba © Getty Images

James Bond black, en revanche, oui, et ça n'a aucun intérêt. Ils ne peuvent pas plutôt écrire un rôle et une histoire d'agent secret qui enfoncent complètement James Bond, Jason Bourne et Mission Impossible et l'offrir à Idris Elba? Ou lui faire interpréter M ou le chef du service 00? Non, on voudrait un James Bond black sans rien changer d'autre à James Bond; soit faire jouer à Elba un mec qui est quand même un gros con violent, alcoolique, joueur et queutard. James Bond serait noir mais le scénario serait toujours aussi bidon et le personnage cliché. Quel intérêt? T'as vu The Shadow Line? C'est Chiwetel Ejiofor dans le rôle principal, celui d'un flic anglais qui se retrouve embarqué dans un gros délire conspirationniste. Le gars joue son rôle de flic parmi les flics. Il a des problèmes de couple, vit dans un appartement banal, son boulot est banal et finalement, il se retrouve embarqué dans le même genre de merde délirante où il en prend plein la tronche que Robert Redford et Warren Beatty dans les films conspi des seventies. Là, il n'y a pas 40 toupies et 30 coincoins pour surligner qu'il est d'origine africaine. Je suppose qu'ils ont fait un casting où Chiwetel Ejiofor s'est montré meilleur que les autres auditionnant pour le rôle et hop, voilà le résultat. Ils ne l'ont pas choisi pour donner une image progressiste à leur projet, ils l'ont pris parce qu'il était super-apte à jouer un flic générique complètement dépassé par ce qu'il découvre.

De toute façon, il faut se barricader de ces conneries. Participer à une bonne grosse polémique de temps à autre, c'est marrant, surtout quand tu maîtrises le sujet et que t'as vraiment un avis dessus mais quand il y a genre trois polémiques par jour sur des trucs dont t'as rien à foutre et ne sais rien, à quoi bon? Ça ronge vraiment la tête, ces âneries. Est-ce que la galanterie, c'est sexiste? T'as vu passer ça? Sur Twitter, ils en sont à se demander si la galanterie, c'est sexiste!!! Ça fait des jours que ça dure. Ils essayent tous d'avoir un avis là-dessus et ça déborde de tous les côtés. Il y a dix ans, t'allais sur Internet pour trouver de la musique pas vendue chez les disquaires, voir des films pour lesquels t'avais aucune envie de payer un ciné et lire des trucs écrits par des gens moins nuls que les journalistes et là, paf, je suis aujourd'hui comme la mouche sur le mur du boudoir de Nadine de Rothschild à regarder s'engueuler tout un tas de gens dont je devrais me foutre comme de ma première chaussette sur le sens caché des bonnes manières et le caractère oppressif du fait de tenir une porte.

Il y a un gros truc à écrire là-dessus mais, c'est juillet et j'ai la flemme: Internet n'est plus une échappatoire. Il y a tous ces articles qui sortent sur comment fonctionnent vraiment les réseaux sociaux, comment ils sont fabriqués pour libérer des substances dans le cerveau qui rendent accro, etc. C'est super intéressant mais au-delà de cet aspect là, il y a aussi ce qu'en font les gens. Il y a 10 ans, j'aimais pas trop la culture disponible autour de moi, donc, j'allais sur le Net chercher autre chose, me trouver des bulles qui me correspondaient mieux que la programmation de Pure FM et de l'UGC De Brouckère. Ça existe bien entendu toujours mais aujourd'hui, si t'en as marre qu'autour de toi, tout le monde parle de bières IPA, de pignons fixes et de fromages affinés et que tu va chercher un club de discussion alternative disons via Twitter, ça me semble tout de même un peu compliqué d'échapper dans un premier temps aux pensées profondes d'un Georges-Louis Bouchez et aux indignations permanentes d'une Zakia Khattabi. Et peut-être que c'est fait exprès que ces gens là ressortent, que les algorithmes sont programmés pour que j'ai envie de leur dire "ouais, super" ou "ta gueule, grosse nouille". Peut-être que c'est tout à fait fabriqué pour que je me retrouve prisonnier d'une discussion sans fin qui libère de la dopamine dans mon cerveau.

Mais il y a aussi de plus en plus de gens pour commenter et partager ce genre de bêtises, vouloir participer à la première polémique venue et présenter leur ressenti de nobody comme une sainte-relique à respecter. Il y a des thèmes imposés qui ressortent, qui sont presque inévitables, et on se fait facilement aspirer la tête par ça. Comme disent les Américains, c'est un "rabbit hole". On est curieux de voir où mène le trou de lapin, on s'enfonce, on s'enfonce, et tu finis par te retrouver dans une réalité parallèle qui n'a plus rien à voir avec tes centres d'intérêt. Si je vais sur Internet pour chercher des infos sur un film avec Oliver Reed ou un vieux disco africain et que je me retrouve embarqué dans une discussion sur la représentation des transgenres dans les séries pour ados disponibles sur Hulu ou ce que pense Jean-Marc Nollet des potagers collectifs, c'est quand même qu'il y a un sacré problème, non? Parti pour pécho Mangeur d'Hommes de Jean Dikoto Mendengué et caler sur un crépage de chignons entre un crétin à vélo et une andouille à moteur à propos d'une décision urbanistique de Pascal Smet. Fuuuuck, quoi. Je prends la cuisse ou le blanc?" (À suivre...)