Monia Chokri, on l'a découverte un jour de mai 2010, lors de la présentation, au Festival de Cannes, des Amours imaginaires, le film de Xavier Dolan qui la révélait, aux côtés de Niels Schneider. Neuf ans plus tard, la comédienne québécoise (vue entre-temps dans Laurence Anyways du jeune prodige canadien, Gare du Nord de Claire Simon, ou encore Emma Peeters de Nicole Palo) retrouve la Croisette à la faveur de La Femme de mon frère, son premier film en qualité de réalisatrice, sélectionné en ouverture d'Un Certain Regard. "Quand, il y a neuf ans de cela, je suis arrivée dans la salle Debussy pour Les Amours imaginaires, jamais je n'aurais osé imaginer y revenir un jour avec mon propre film pour mon acte de naissance de cinéaste, s'enthousiasme-t-elle, radieuse, au lendemain de la projection. Deux ou trois ans après le film de Xavier, j'ai commencé à écrire un long métrage, dont j'avais l'intention de confier la réalisation à quelqu'un d'autre, ne m'en estimant pas capable. Mais plus j'avançais dans l'écriture, plus les images se formaient dans mon esprit, si bien que refiler le projet à autrui a commencé à me poser problème. Na...

Monia Chokri, on l'a découverte un jour de mai 2010, lors de la présentation, au Festival de Cannes, des Amours imaginaires, le film de Xavier Dolan qui la révélait, aux côtés de Niels Schneider. Neuf ans plus tard, la comédienne québécoise (vue entre-temps dans Laurence Anyways du jeune prodige canadien, Gare du Nord de Claire Simon, ou encore Emma Peeters de Nicole Palo) retrouve la Croisette à la faveur de La Femme de mon frère, son premier film en qualité de réalisatrice, sélectionné en ouverture d'Un Certain Regard. "Quand, il y a neuf ans de cela, je suis arrivée dans la salle Debussy pour Les Amours imaginaires, jamais je n'aurais osé imaginer y revenir un jour avec mon propre film pour mon acte de naissance de cinéaste, s'enthousiasme-t-elle, radieuse, au lendemain de la projection. Deux ou trois ans après le film de Xavier, j'ai commencé à écrire un long métrage, dont j'avais l'intention de confier la réalisation à quelqu'un d'autre, ne m'en estimant pas capable. Mais plus j'avançais dans l'écriture, plus les images se formaient dans mon esprit, si bien que refiler le projet à autrui a commencé à me poser problème. Nancy Grant, ma productrice, m'a alors suggéré de m'atteler à un court métrage, pour voir si l'expérience me plaisait. C'est ainsi que j'ai écrit et mis en scène Quelqu'un d'extraordinaire, pour découvrir que j'appréciais ce boulot..." Six ans plus tard, La Femme de mon frère la voit donc franchir le pas du premier long métrage. Soit l'histoire de Sophia, intellectuelle brillante -elle a défendu avec brio une thèse sur Gramsci- mais sans emploi, vivant, dans l'attente d'hypothétiques jours meilleurs, avec son frère Karim, à qui l'unit une relation fusionnelle. Équilibre relatif mis à mal lorsque ce dernier s'entiche de la gynécologue de la jeune femme... "J'ai voulu explorer une relation frère-soeur parce que quand on se lance dans un premier film, il est bon d'écrire sur ce que l'on connaît afin d'obtenir quelque chose de solide, comme Xavier Dolan l'avait fait pour J'ai tué ma mère. Ayant moi-même un frère, cette relation ne m'était pas inconnue. À l'idée initiale est venu s'ajouter le fait qu'il n'y a pas tellement de films sur ce sujet. Il y a bien Love Streams de John Cassavetes, mais en dehors de cela, peu de films traitent d'une relation frère-soeur adulte. Et ceux qui le font plongent la plupart du temps dans l'inceste, ce qui est inexact à mes yeux parce que la spécificité de cette relation, c'est l'absence d'amour physique. J'avais l'impression de maîtriser le sujet et d'être en mesure d'en parler de façon précise." Et d'en explorer les différentes facettes, valant au film de charrier une palette d'émotions très diverses, voire même de tenter la convergence des contraires. Un peu comme si Woody Allen rencontrait le Splendid, deux influences assumées par la cinéaste, au même titre que celle des frères Coen -"The Big Lebowski est sans doute la meilleure comédie jamais écrite"-, de Larry David, de Pierre Richard, de Saturday Night Life ou de The Office. À quoi l'on ajoutera Xavier Dolan qui, non content de l'avoir révélée, lui tiendrait lieu de mentor, la parenté liant leur cinéma étant d'ailleurs manifeste à l'écran. "Nous sommes des amis très proches, Xavier est mon frère en art. La chose la plus importante qu'il m'ait apprise, c'est "the sky is the limit". En tant qu'artiste, on peut s'exprimer comme on l'entend, cela n'appartient qu'à nous. Il ne faut pas avoir peur d'être libre, et croire en sa capacité à réaliser des choses. Et puis, d'un point de vue technique, je lui ai emprunté sa façon de diriger les acteurs. Nous laissons la caméra tourner pendant que nous les dirigeons, cela maintient l'énergie à niveau." D'où, sans doute, la teneur ébouriffante d'une comédie que la tentation hystérique n'empêche pas de brasser des thèmes sensibles: l'angoisse contemporaine découlant de la dictature de la performance par exemple. Ou le peu de prix accordé désormais au savoir. "J'ai de nombreux amis qui, comme Sophia, ont fait des PhD sans trouver de travail. J'ai voulu aborder le fait que le savoir n'est plus une valeur dans nos sociétés. D'où le fait d'opposer Sophia à Kim Kardashian, qui a le même âge, a fait fortune et est l'une des influenceuses les plus puissantes de ma génération. Elle a bâti sa vie sur son image, pas sur des idées, je ne sais pas ce qu'elle pense, ni ce qu'elle apprécie, la seule chose que je connais d'elle, ce sont ses photos. À travers cette opposition, j'ai voulu poser la question de la notion de succès aujourd'hui, mais aussi de ce qu'il adviendra d'une société ne faisant plus le moindre cas de la connaissance..."