Des adaptations de Martin Eden, le roman initiatique écrit par Jack London en 1909, le cinéma en avait déjà proposé quelques-unes, la plus fameuse restant sans doute celle de Sidney Salkow, en 1942, avec Glenn Ford dans le rôle-titre. La relecture qu'en propose aujourd'hui Pietro Marcello s'en écarte sensiblement, rapportant le destin du marin autodidacte à l'Histoire mouvementée du XXe siècle. "C'est une histoire universelle, celle d'un jeune homme de condition modeste voulant s'émanciper et s'en tirer, un sentiment que nous pouvons tous partager, jusqu'au jour où il devient un écrivain célèbre, commence le cinéaste. Le succès le plonge dans la dépression, en faisant une victime de l'industrie culturelle, situation dont les exemples abondent, tant au XXe siècle qu'aujourd'hui. Le roman est tout à fait pertinent, même dans son volet politique, qui reste fort contemporain." Et d'étayer son propos: "Beaucoup de choses se produisant dans le roman et dans le film trouvent encore un écho effrayant de nos jours: il y a 40 ans de ça, personne n'aurait pu imaginer ce qui se passe aujo...

Des adaptations de Martin Eden, le roman initiatique écrit par Jack London en 1909, le cinéma en avait déjà proposé quelques-unes, la plus fameuse restant sans doute celle de Sidney Salkow, en 1942, avec Glenn Ford dans le rôle-titre. La relecture qu'en propose aujourd'hui Pietro Marcello s'en écarte sensiblement, rapportant le destin du marin autodidacte à l'Histoire mouvementée du XXe siècle. "C'est une histoire universelle, celle d'un jeune homme de condition modeste voulant s'émanciper et s'en tirer, un sentiment que nous pouvons tous partager, jusqu'au jour où il devient un écrivain célèbre, commence le cinéaste. Le succès le plonge dans la dépression, en faisant une victime de l'industrie culturelle, situation dont les exemples abondent, tant au XXe siècle qu'aujourd'hui. Le roman est tout à fait pertinent, même dans son volet politique, qui reste fort contemporain." Et d'étayer son propos: "Beaucoup de choses se produisant dans le roman et dans le film trouvent encore un écho effrayant de nos jours: il y a 40 ans de ça, personne n'aurait pu imaginer ce qui se passe aujourd'hui dans beaucoup de pays européens, aux États-Unis ou au Brésil, par exemple..." Situé dans une ville portuaire inspirée de Naples (Marcello étant pour sa part originaire de Caserta, non loin de là), Martin Eden en déborde toutefois par son ampleur. Le film arpente le siècle dernier en quelque rêverie adossant le destin du personnage et ses tourments aux enjeux politiques et sociaux de l'époque. "À la base du roman de Jack London, il y a un thème central: le conflit des classes à travers la culture, un phénomène rendu possible, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par la diffusion de l'instruction de masse au sein du prolétariat." Pour soutenir sa vision, le réalisateur a choisi d'imbriquer réel et imaginaire, fiction et images d'archives -une méthode découlant, explique-t-il, de sa pratique documentaire (son premier long métrage, Il Passaggio della linea, en 2007, parlait des trains de nuit en Italie). Et le film s'ouvre, par exemple, sur des images d'Errico Malatesta, le premier anarchiste transalpin. "Il s'agissait de faire rimer la parabole d'un héros négatif avec la grande Histoire, poursuit Pietro Marcello. Nous voulions faire le portrait du siècle et de ses courants de pensée." Et évoquer, dans la foulée, aussi bien le rapport de l'individu à la société que la lutte des classes, à travers la figure paradoxale d'un Martin Eden se consumant bientôt dans ses tiraillements, ce personnage dont " Jack London considérait que nous avions tous quelque chose en nous, avec quoi il nous fallait composer" .S'il y a là, sans conteste, un film politique, la sève de l'oeuvre, elle, est toute romanesque, histoire d'un personnage lancé à la poursuite de lui-même dans un mouvement déjouant, ellipses aidant, les contraintes de la chronologie pour suivre une ligne du temps propre, comme suspendue dans un espace autre. Autant dire qu'il y a là une proposition de cinéma éminemment singulière, qualité du reste revendiquée par Marcello: "Je souscris aussi bien à Robert Bresson soulignant que nous ne devions pas avoir de modèles, qu'à Roberto Rossellini estimant que le cinéma avait à voir avec l'imprévu, et la façon dont on arrivait à l'embrasser", dit-il, s'inscrivant dans l'Histoire du cinéma tout en s'en distanciant. Une volonté que traduit magistralement Martin Eden, qui s'écarte avec bonheur des schémas narratifs et esthétiques par trop convenus. Devrait-il néanmoins se choisir un voisin de cinéma que Pietro Marcello opterait sans hésiter pour Aki Kaurismäki: "J'ai souvent pensé à la façon dont il avait transposé Crime et châtiment à l'époque moderne, même si l'échelle des films était sans doute différente, pose-t-il. Non sans ajouter: J'ai de nombreux amis, mais je ne pense pas que le cinéma soit animé, aujourd'hui, par cette urgence qui le travaillait par le passé, lorsque les mouvements d'avant-garde étaient dictés par les conflits de classe, des préoccupations sociales spécifiques ou des changements importants. Pensez, par exemple, aux courants cinématographiques apparus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Nous vivons une époque très hédoniste, où la culture est considérée comme une marchandise, tandis que les influenceurs ont plus d'importance que les intellectuels et les artistes, ce que je trouve inquiétant. Peut-être faudrait-il changer de vie: nous sommes effrayés par la perte de notre confort quotidien, mais nous devrions avoir le front de dire non, de ne pas jouer le jeu ni de rentrer dans un moule."