Un demi-siècle sépare I Pugni in Tasca (Les Poings dans les poches) de Fai Bei Sogni (Fais de beaux rêves). Un demi-siècle et une oeuvre aussi forte qu'importante, parmi les plus belles et les plus significatives qu'ait produites le cinéma italien moderne. Fellini, Visconti, Antonioni, ne sont plus. Bertolucci a rangé sa caméra. A 77 ans, Marco Bellocchio garde un rythme créatif de jeune homme. Il nous offre non pas un mais deux nouveaux films: Sangue del Mio Sangue qui sort le 7 décembre (en même temps qu'est repris l'emblématique Les Poings dans les poches), et Fai Bei Sogni qui sera sur nos écrans une semaine plus tard. Avec, pour chacun, une avant-première en sa présence: le 4 décembre à Bozar pour Fai Bei Sogni, dans le cadre de Brussels Cinema Days et du Festival du Cinéma Méditerranéen; et le 6 à Flagey (Studio 5) pour Sangue dei Mio Sangue, avec en préambule une master class.
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Un demi-siècle sépare I Pugni in Tasca (Les Poings dans les poches) de Fai Bei Sogni (Fais de beaux rêves). Un demi-siècle et une oeuvre aussi forte qu'importante, parmi les plus belles et les plus significatives qu'ait produites le cinéma italien moderne. Fellini, Visconti, Antonioni, ne sont plus. Bertolucci a rangé sa caméra. A 77 ans, Marco Bellocchio garde un rythme créatif de jeune homme. Il nous offre non pas un mais deux nouveaux films: Sangue del Mio Sangue qui sort le 7 décembre (en même temps qu'est repris l'emblématique Les Poings dans les poches), et Fai Bei Sogni qui sera sur nos écrans une semaine plus tard. Avec, pour chacun, une avant-première en sa présence: le 4 décembre à Bozar pour Fai Bei Sogni, dans le cadre de Brussels Cinema Days et du Festival du Cinéma Méditerranéen; et le 6 à Flagey (Studio 5) pour Sangue dei Mio Sangue, avec en préambule une master class. "Le succès n'est rien, seul compte l'enrichissement intérieur." La citation exprime avec éloquence le credo d'un artiste qui n'a jamais eu froid aux yeux, se faisant dès 1965 et son premier long métrage le chantre d'une jeunesse révoltée, qui se soulèvera en mai 1968 et les années suivantes un peu partout dans le monde. Les poings dans les poches (I pugni in tasca) s'attaquait à l'ordre familial avant que Nel nome del padre (Au nom du père en 1972) bouscule celui du catholicisme, puis que Marcia trionfale (La Marche triomphale en 1976) n'agresse celui de l'armée. Le camp de Bellocchio était celui de la marge et de la révolte, défiant la norme et la loi jusque dans le crime comme dans ce Salto nel vuolto (Saut dans le vide) qui valut, en 1980, un double prix d'interprétation au Festival de Cannes à Michel Piccoli et Anouk Aimée. Reconnu internationalement, Bellocchio n'en restait pas moins subversif jusque dans une adaptation littéraire comme Il Diavolo in corpo (Le Diable au corps) d'après le roman de Radiguet, mêlant audaces sexuelles et résonances politico-terroristes façon Brigades Rouges... Les années 80 et 90 allaient voir le cinéaste se perdre quelque peu dans le dédale d'une création devenue très inégale, marquée par sa psychanalyse et adaptant Pirandello (Henri IV, le roi fou en 1984, La Nourrice en 1999) tout en gardant dans le viseur la politique avec son évocation de l'enlèvement et de l'assassinat d'Aldo Moro dans Bongiorno, Notte (2003). Le psychiatre Massimo Fagioli, gourou de l'analyse collective très en vogue dans les milieux artistiques et de gauche(1), fut non sans raison montré du doigt pour expliquer certaines errances d'un réalisateur en analyse avec lui depuis 1977 et sur lequel il exerçait aussi une influence palpable dans ses choix créatifs. Jusqu'à coécrire ses scénarios et même à l'accompagner à ses interviews avec la presse... Sorti dans sa jeunesse -et dans la déception- de l'engouement maoïste, Bellocchio se perdrait-il encore à trop vouloir se chercher? Certains ne croyaient plus guère en lui quand s'opéra le formidable retour au premier plan de Vincere au Festival de Cannes 2009. Emergé de sa période psy et affichant une maturité des plus épanouies, il y creusait son obsession pour la recherche des racines du mal, à travers une évocation saisissante d'Ida Dalser, la maîtresse de Mussolini, et de leur fils illégitime, tous deux internés et morts à l'hôpital psychiatrique une fois que leur présence fut devenue gênante... Le cinéaste a le style désormais quelque peu apaisé, mais son propos reste brûlant comme le prouvent encore les deux inédits qui sortent chez nous en cette fin d'année. On retrouve dans Fai Bei Sogni comme dans Sangue dei Mio Sangue cette quête permanente de vérité par-delà le mensonge social, religieux, familial aussi et peut-être surtout. Avec, dans les deux films, le thème du suicide, rappel cruel de la perte subie quand, fin 1968, le frère jumeau de Bellocchio s'ôta la vie. Ce même frère qui lui avait prêté, quelques années plus tôt, l'argent pour tourner son premier long métrage... Cette déchirure intime, Marco la portera sans doute jusqu'à son dernier souffle, jusqu'à son dernier film, avec force et lucidité, alliant l'organique à la pensée comme peu de cinéastes l'auront réussi avant lui. Louis Danvers(1) ROBERTO BENIGNI SE FIT AUSSI PAR EXEMPLE ANALYSER CHEZ FAGIOLI...