Louis de Funès à la Cinémathèque française (1), la proposition pouvait a priori surprendre. Etonnement bien vite dissipé à la découverte de l'exposition complétée d'une rétrospective qui lui est consacrée dans le temple de la cinéphilie jusqu'au 31 mai 2021 - la première dévolue à un comédien, après celles ayant mis en relief le travail de réalisateurs aussi fameux que Jean Renoir, Pedro Almodovar, Gus Van Sant ou Federico Fellini, parmi d'autres. Près de quarante ans après sa disparition, le 27 janvier 1983 à l'âge de 68 ans, " Fufu ", comme on le surnomma à l'époque de sa splendeur, reste un phénomène à plus d'un titre. L'incarnation définitive de l'acteur populaire d'abord, le temps semblant ne pas avoir de prise sur son succès : multirediffusé à la télévision pendant le confinement, il a ainsi réuni quelque cinq millions de spectateurs autour de La Grande Vadrouille, et près de quatre millions pour Les Aventures de Rabbi Jacob, des films pourtant vus et revus - de quoi se poser, plus encore qu'en morceau de patrimoine, en valeur refuge. Le tenant, ensuite, d'un comique d'inspiration burlesque qui aurait passé la surmultipliée - art unique aux variations inépuisables peaufiné, en même temps que son personnage type de râleur atrabilaire, pendant de longues années. Un symbole, enfin, de son époque, si bien que son parcours, à l'instar de celui d'un Jacques Tati, peut se lire comme une histoire parallèle de la France des Trente Glorieuses. Et tant pis si les films n'étaient que rarement à la hauteur de son talent, sa seule présence suffisant bien souvent à les arracher à la pesanteur...
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Louis de Funès à la Cinémathèque française (1), la proposition pouvait a priori surprendre. Etonnement bien vite dissipé à la découverte de l'exposition complétée d'une rétrospective qui lui est consacrée dans le temple de la cinéphilie jusqu'au 31 mai 2021 - la première dévolue à un comédien, après celles ayant mis en relief le travail de réalisateurs aussi fameux que Jean Renoir, Pedro Almodovar, Gus Van Sant ou Federico Fellini, parmi d'autres. Près de quarante ans après sa disparition, le 27 janvier 1983 à l'âge de 68 ans, " Fufu ", comme on le surnomma à l'époque de sa splendeur, reste un phénomène à plus d'un titre. L'incarnation définitive de l'acteur populaire d'abord, le temps semblant ne pas avoir de prise sur son succès : multirediffusé à la télévision pendant le confinement, il a ainsi réuni quelque cinq millions de spectateurs autour de La Grande Vadrouille, et près de quatre millions pour Les Aventures de Rabbi Jacob, des films pourtant vus et revus - de quoi se poser, plus encore qu'en morceau de patrimoine, en valeur refuge. Le tenant, ensuite, d'un comique d'inspiration burlesque qui aurait passé la surmultipliée - art unique aux variations inépuisables peaufiné, en même temps que son personnage type de râleur atrabilaire, pendant de longues années. Un symbole, enfin, de son époque, si bien que son parcours, à l'instar de celui d'un Jacques Tati, peut se lire comme une histoire parallèle de la France des Trente Glorieuses. Et tant pis si les films n'étaient que rarement à la hauteur de son talent, sa seule présence suffisant bien souvent à les arracher à la pesanteur... Autant de fils que croise le parcours imaginé par Alain Kruger, commissaire d'une exposition qui, histoire de mettre le visiteur en condition, s'ouvre au son des onomatopées et autres exclamations colorant la parole funésienne, ces " Paf ! ", " Le saligaud ! ", " Ma biche ! " ou autre " Je t'aurai Fantômas " qui sont le prolongement naturel de sa gestuelle. Héritier du burlesque - Chaplin et Keaton bien sûr, mais aussi Laurel & Hardy, qu'il vénérait, et d'autres encore, filiation actée par un montage comparant ses films à divers classiques du 7e art - , de Funès a ciselé ses expressions (un terme qu'il préférait à " grimaces ") pendant ses années de vache enragée, sur les planches comme à l'écran. Si une dizaine de ses films totaliseront plus de cinq millions de spectateurs en France ( La Grande Vadrouille, avec ses 17 millions d'entrées restant le plus grand succès du cinéma hexagonal jusqu'à Bienvenue chez les Ch'tis, en 2008), l'acteur a longtemps évolué dans l'ombre. De la fin de la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 1950, il enchaîne ainsi les seconds rôles par dizaines, tournant dans 80 films, plus ou moins obscurs - " J'ai voulu monter les marches, une petite marche à chaque film. Et 500 francs de plus quand même ", confie-t-il dans une interview - , avant que Claude Autant-Lara ne lui propose de jouer face à Jean Gabin et Bourvil dans La Traversée de Paris. " C'était un acteur destiné à devenir un second rôle éternellement, observe Jean-Pierre Mocky dans Louis de Funès, à la folie, le remarquable catalogue accompagnant l'exposition (2). L'exploit de de Funès, c'est d'être devenu une star. " Le rôle de Jambier, l'épicier du 45, rue Poliveau - dont la cave est intégrée à la scénographie - fait basculer sa carrière, et le film, succès tant critique (cela ne durera pas) que public, impose un profil, colérique, veule et pingre, que de Funès s'emploiera à faire fructifier tout en l'étoffant. " Impossible d'en vouloir à ses personnages d'être menteurs, roublards, ronchons, grognards, grognons, veules, voleurs, égoïstes, colériques, racistes, paranos, bilieux, chauvins, méprisants, obséquieux... Ils souffrent et nous rassurent : de Funès, c'est nous en pire ", écrit pour sa part Alain Kruger. Une fonction de miroir déformant qui n'est sans doute pas étrangère à sa popularité au long cours. Des années noires aux années pop, c'est une success story qui s'écrit avec, au milieu des années 1960, le triptyque magique - Le Gendarme de Saint-Tropez, de Jean Girault, Fantomas, d'André Hunnebelle et Le Corniaud, de Gérard Oury - qui, avec leurs 25 millions de spectateurs cumulés, propulse de Funès au sommet du box-office. Si son irrésistible ascension est abondamment documentée - à l'aide de nombreux extraits, archives de l'Ina (Institut national de l'audiovisuel), photographies de plateau, affiches, maquettes de décors, scénarios, carnets de production, lettres (de François Truffaut à Gérard Oury par exemple), costumes..., et jusqu'à la 2CV du Corniaud ou la DS de Fantomas - , le parcours se décline sous la forme d'une chrono-filmographie enregistrant également les évolutions de la société. Manière d'inscrire dans son temps un comédien emblématique de la France du gaullisme et du pompidolisme, dont il saurait railler les travers à sa façon, en prise sur les mesquineries des puissants, et en témoin de ses mutations. Un exemple parmi d'autres, L'Aile ou la cuisse, où cet écologiste avant l'heure se pose en pourfendeur de la malbouffe face à l'impayable Julien Guiomar. Un autre axe de l'exposition s'attache plus particulièrement à l'art de l'acteur. On peut lire dans A la folie un entretien avec François Chalais réalisé sur le tournage du Corniaud, où de Funès explique vouloir " travailler dans la qualité " : " Je veux que mon travail soit fait comme on le faisait autrefois, comme les artisans, comme les orfèvres d'autrefois. Il y a une chose qui m'avait toujours épaté quand j'étais petit : quand je voyais une voiture neuve ou une chose neuve, on avait l'impression que l'homme ne l'avait pas touchée... C'est un cadeau, un don du ciel ! Un téléphone, un poste de TSF que l'homme n'avait pas touché ! C'est ce que je voudrais donner dans mon travail : faire la même chose, qu'on ne sente pas du tout la fabrication. " Perfectionnisme qu'il relèvera d'une obsession du contrôle. De son propre aveu, de Funès " n'est pas un pensionnaire facile ", comme il l'écrit au producteur Alain Poiré, multipliant les interventions sur les projets, même s'il lui faudra attendre L'Avare, en 1981, pour être crédité comme réalisateur. Un homme orchestre au propre comme au figuré lui qui, passionné de jazz et ayant débuté comme pianiste de bar, imprimera à son oeuvre un rythme inimitable, acteur hyperphysique et corps dansant autant que trépignant. Inoxydable aussi, à l'image des films qu'il tourna avec Gérard Oury, portant à sa quintessence le cinéma funésien, " entre le dessin animé, le burlesque et la commedia dell'arte ", assorti à une façon de prendre possession de l'écran n'appartenant qu'à lui. Une large section de l'exposition est consacrée au réalisateur de Rabbi Jacob, au " rayon vert " lui tenant lieu de signature et au Crocodile, satire des juntes militaires sud-américaines qui ne verra jamais le jour. Sans surprise, le parcours se termine sur la saga des Gendarmes, les Ludovic Cruchot, Lucien Fougasse et autre adjudant Gerber qui, eux aussi, racontent une époque depuis longtemps révolue. Mais c'est là un autre tour de force de de Funès : tout a vieilli, sauf lui...