Fragilisée depuis quelques années par l'irrésistible montée en puissance du festival de Toronto, la Mostra de Venise aura démontré, à l'occasion de sa 74e édition, qu'elle pouvait, à l'instar du phénix, toujours renaître de ses cendres. Alléchant sur le papier, le menu concocté par Alberto Barbera s'est révélé plus séduisant encore sur les écrans, sentiment traduit éloquemment par un palmarès qui, de The Shape of Water à Jusqu'à la garde, de Foxtrot à Sweet Country, a su refléter une qualité d'ensemble entachée seulement de rares fautes de goût -ainsi de l'indigence des films italiens dévoilés en compétition, mal vénitien récurrent dès lors que le meilleur de la production transalpine est généralement présenté à Cannes.
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Fragilisée depuis quelques années par l'irrésistible montée en puissance du festival de Toronto, la Mostra de Venise aura démontré, à l'occasion de sa 74e édition, qu'elle pouvait, à l'instar du phénix, toujours renaître de ses cendres. Alléchant sur le papier, le menu concocté par Alberto Barbera s'est révélé plus séduisant encore sur les écrans, sentiment traduit éloquemment par un palmarès qui, de The Shape of Water à Jusqu'à la garde, de Foxtrot à Sweet Country, a su refléter une qualité d'ensemble entachée seulement de rares fautes de goût -ainsi de l'indigence des films italiens dévoilés en compétition, mal vénitien récurrent dès lors que le meilleur de la production transalpine est généralement présenté à Cannes. Ce bémol posé -auquel l'on ajoutera les déceptions constituées par Mother! de Darren Aronofsky et Mektoub, My Love d'Abdellatif Kechiche-, le festival s'est révélé passionnant de bout en bout, témoignant de la vitalité d'artistes s'attelant, à des titres divers, à prendre la mesure inquiète de l'état du monde. À grille de lecture commune, manières différentes cependant, et si elle a aligné les visions désespérées -on n'y compte pas le nombre de suicides, de The Leisure Seeker de Paolo Virzi à La Villa de Robert Guédiguian, à moins que la force ne manque, comme dans Hannah d'Andrea Pallaoro- ou désespérantes (le drame des réfugiés dans Human Flow d'Ai Weiwei, l'engrenage de la violence dans L'Insulte de Ziad Doueiri, l'emprise de la fatalité dans Foxtrot, de Samuel Maoz, la corruption généralisée dans Angels Wear White de Vivian Qu...), la sélection a aussi multiplié, avec bonheur, les lignes de fuite. Prenant par exemple le pouls de l'Amérique et, partant, du monde, les cinéastes ont opté qui pour le conte fantastique (Guillermo del Toro dans The Shape of Water), qui pour la fable humaniste (Alexander Payne dans Downsizing), qui pour le road-movie insolite (Andrew Haigh avec Lean on Pete), qui pour la satire (George Clooney dans Suburbicon), sans même parler de l'hybride Three Billboards outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh. Un exemple parmi d'autres d'une liberté créative s'exprimant tous azimuts, du lumineux documentaire Ex Libris de Frederick Wiseman, à l'épatant Jusqu'à la garde de Xavier Legrand, drame social sous très haute tension, en passant par Sweet Country, le western crépusculaire de Warwick Thornton. Cerise sur le gateau, en couronnant l'excellent The Shape of Water, le jury présidé par Annette Bening a sans doute brisé la malédiction voulant que le Lion d'or de la Mostra soit toujours voué à une certaine confidentialité -constat ayant englobé, ces dernières années, aussi bien Un pigeon perché sur une branche... de Roy Andersson, que Desde allá de Lorenzo Vigas, et jusqu'à The Woman Who Left du Philippin Lav Diaz. Retour en images sur une édition à marquer d'une pierre blanche. Trois ans après National Gallery, Frederick Wiseman reprend sa série de documentaires sur les institutions en posant sa caméra à la New York Public Library. Soulignant notamment le rôle de la bibliothèque dans l'espace social et éducatif, il en rapporte un film foisonnant, stimulant et essentiel. Paolo Virzi domine une sélection italienne faiblarde (une constante vénitienne) avec The Leisure Seeker, son premier film... anglo-saxon, où il expédie un couple déclinant -l'impeccable duo Helen Mirren-Donald Sutherland-, sur les routes américaines pour un road-movie savoureux et sensible. La réalisatrice des Innocentes adapte En finir avec Eddy Bellegueule, le roman autobiographique d'Édouard Louis. Exercice dont elle s'acquitte avec doigté, signant le portrait électrique de Marvin Bijou (Finnegan Oldfield), se soustrayant à l'intolérance et l'homophobie par le pouvoir des mots. Lauréat du Lion d'or en 2009 avec Lebanon, l'Israélien Samuel Maoz signe avec Foxtrot un film audacieux et bouleversant, ballet en trois temps (et autant de styles) s'insinuant au plus profond de la douleur d'un couple confronté à la perte de leur enfant, milicien, entre fatalité et absurdité... Pour son premier long métrage, le cinéaste français Xavier Legrand ose un hybride audacieux, combinant drame social et film d'horreur, démarche quasi documentaire et crescendo de tension au départ d'une situation presque anodine: un couple séparé se disputant la garde de ses enfants. Fort. S'attelant à son "film spirituel" (et s'inspirant autant de Bergman que de Tarkovski), Paul Schrader questionne les angoisses de l'époque à travers le portrait d'un prêtre (Ethan Hawke, hanté) en proie à une profonde crise d'angoisse, début d'une plongée gonflée et un brin outrancière dans les ténèbres... Se détournant des drames familiaux ayant fait sa réputation de Still Walking à Our Little Sister, le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda s'essaie avec bonheur au thriller philosophique, instruisant avec brio une affaire gagnant en ampleur à mesure que sa résolution se fait toujours plus incertaine. Magistral. Renouant avec la veine de Pan's Labyrinth, Guillermo del Toro revisite La Belle et la Bête sur arrière-plan de Guerre froide. Et signe, sous des dehors de conte, une ode à la tolérance doublée d'une parabole percutante et virevoltante sur l'Amérique et le monde d'aujourd'hui. Un Lion d'or aux allures d'évidence... Quelque part entre polar, western et comédie noire, Martin McDonagh (In Bruges) radiographie l'Amérique profonde dans un film alliant scénario finaud et dialogues ciselés, la prestation quatre étoiles de Frances McDormand entérinant le lien avec le Fargo des frères Coen. Retour aux sources pour Michaël R. Roskam (Rundskop, The Drop) qui associe Matthias Schoenaerts, son acteur-fétiche, à Adèle Exarchopoulos (La Vie d'Adèle) dans un polar stylisé sur lequel plane l'ombre de Jacques Audiard -le scénario est signé Thomas Bidegain, ceci expliquant sans doute cela...