Comme Martin Scorsese, les films Marvel, j'ai essayé, j'ai arrêté et on m'y reprendra peut-être. Je n'irai pas jusqu'à dire comme lui que "ce n'est pas du cinéma" mais je suis d'accord qu'il s'agit d'un divertissement plus proche des "parcs d'attractions" que d'un film tel qu'il s'envisage par les cinéphiles, surtout de son calibre. Qu'est-ce que ça a de polémique? Il me semble tout de même assez évident qu'il n'y a pas grand-chose de commun entre Citizen Kane et Thor: Ragnarok. Non? Ou entre Taxi Driver et Ant-Man, tiens. Toujours non? "Hater", alors? Relique du passé? Au moment d'écrire ces lignes, Samuel L. Jackson, Robert Downey Jr et Kevin Smith ont en effet déjà tous fait savoir à Martin Scorsese en termes plus ou moins respectueux qu'il sucrait les fraises. James Gunn, le réalisateur des Guardians of the Galaxy, a quant à lui écrit sur Twitter que même si Scorsese restait l'un de ses cinq cinéastes vivants préférés, il était "attristé qu'il juge ses films sans les avoir vus" alors que lui-même avait pourtant été "scandalisé" lorsque "les gens ont critiqué La Dernière Tentation du Christ sans avoir vu le film". Sauf que ça n'a rien à voir. Pour rappel, en 1988, des extrémistes chrétiens avaient cherché à interdire la sortie de La Dernière Tentation du Christ parce qu'ils en jugeaient le sujet scandaleux, carrément blasphématoire, et refusaient d'en voir la moindre image. À Paris, un cinéma a même brûlé pour ça. Or là, on parle juste des goûts personnels d'un cinéphile de 77 ans qui avoue préférer les classiques du néo-réalisme italien à des films avec un raton laveur équipé de mitrailleuses.
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Comme Martin Scorsese, les films Marvel, j'ai essayé, j'ai arrêté et on m'y reprendra peut-être. Je n'irai pas jusqu'à dire comme lui que "ce n'est pas du cinéma" mais je suis d'accord qu'il s'agit d'un divertissement plus proche des "parcs d'attractions" que d'un film tel qu'il s'envisage par les cinéphiles, surtout de son calibre. Qu'est-ce que ça a de polémique? Il me semble tout de même assez évident qu'il n'y a pas grand-chose de commun entre Citizen Kane et Thor: Ragnarok. Non? Ou entre Taxi Driver et Ant-Man, tiens. Toujours non? "Hater", alors? Relique du passé? Au moment d'écrire ces lignes, Samuel L. Jackson, Robert Downey Jr et Kevin Smith ont en effet déjà tous fait savoir à Martin Scorsese en termes plus ou moins respectueux qu'il sucrait les fraises. James Gunn, le réalisateur des Guardians of the Galaxy, a quant à lui écrit sur Twitter que même si Scorsese restait l'un de ses cinq cinéastes vivants préférés, il était "attristé qu'il juge ses films sans les avoir vus" alors que lui-même avait pourtant été "scandalisé" lorsque "les gens ont critiqué La Dernière Tentation du Christ sans avoir vu le film". Sauf que ça n'a rien à voir. Pour rappel, en 1988, des extrémistes chrétiens avaient cherché à interdire la sortie de La Dernière Tentation du Christ parce qu'ils en jugeaient le sujet scandaleux, carrément blasphématoire, et refusaient d'en voir la moindre image. À Paris, un cinéma a même brûlé pour ça. Or là, on parle juste des goûts personnels d'un cinéphile de 77 ans qui avoue préférer les classiques du néo-réalisme italien à des films avec un raton laveur équipé de mitrailleuses.Avancer que Marvel, c'est quand même bien couillon serait donc devenu un crime de lèse-majesté? On en est là? Selon le tribunal populaire permanent des réseaux sociaux, Satyajit Ray, Akira Kurosawa, Ingmar Bergman et The Age of Ultron, c'est kifkif? Ou The Age of Ultron, c'est carrément mieux, vu qu'il a fait plus de sous et a été vu par plus de spectateurs dans le monde entier que ces machins en noir et blanc pour rats de cinémathèques. Je n'invente rien. J'ai vraiment croisé cet argument de nombreuses fois dans le cadre de cette polémique: Marvel rassemble, tel le Christ... alors que la cinéphilie est une sorte de culte fermé. Il n'y pourtant rien de mal à préférer le cinéma artistique à la production plus commerciale. Il n'y a pas non plus de mal à ce qu'un film soit moins du cinéma qu'une attraction foraine. C'est bien, les attractions foraines. James Bond et Star Wars sont des attractions foraines. Les films d'horreur sont des attractions foraines. Breaking Bad est assez proche de l'attraction foraine, avec le sympatoche El Camino en guise de tour de manège gratuit. À chaque fois que j'ai vu un film Marvel, c'était même en réalité vraiment moins mauvais que ce à quoi je m'attendais. En 2014, j'ai carrément aimé Captain America: The Winter Soldier, même si je n'ai aucune envie de le revoir et encore moins envie de voir les autres volets de la série. Je n'en avais strictement rien à foutre mais je ne me suis pas ennuyé. C'était amusant. Le premier Iron Man avait touché la même corde, celle qui fait descendre les attentes cinématographiques à la cave et active le goût du pop-corn. J'ai consommé ces films comme j'ai pu consommer des séries Z avec des animaux enragés et des insectes géants, des péplums, l'un ou l'autre Nicolas Cage et les James Bond les plus ridicules de la série. La meilleure scène de Captain America: The Winter Soldier est complètement pompée sur la meilleure scène du Heat de Michael Mann et ça ne m'a pas outré une seule seconde. Scorsese juge que ces films sont des attractions foraines. Moi, je les vois surtout comme des films d'exploitation. Les meilleures idées ont toutes été volées ailleurs et parfois même à peine remaniées. Qui a lu ne fut-ce qu'un seul Valérian & Laureline dans son enfance peut-il vraiment regarder Guardians of the Galaxy sans penser que ce n'est qu'une version américanisée et beaufisante de la bédé hippie de Christin et Mézières? Et ce n'est là qu'un exemple parmi beaucoup d'autres... Ce qui n'est pas très grave si on prend ces films pour ce qu'ils sont: des couillonnades. Du forain sans véritable importance. Du commerce cross-médias. 300 grammes de chips. C'est quand on vient me parler de Black Panther comme d'un confluent majeur des luttes intersectionnelles et de Avengers: Endgame comme d'un film plus sombre et plus déchirant que Le Dernier Rivage que je me mets à ricaner et à soupirer. Je me fous complètement que ces films existent, paix à ceux qui les apprécient, mais qu'on ne vienne pas me soutenir que le fait que ces productions aient quasi un monopole sur la pop culture contemporaine soit quelque chose d'humainement sain et de culturellement bénéfique. Que c'est là du cinéma inventif, passionnant, qui commente avec pertinence notre société. Ce qui me dérange vraiment chez Marvel, ce ne sont pas les scénarios interchangeables, le jeu d'acteur minimal et le marketing conquérant, c'est que ces films et leurs budgets maousses ne laissent plus de place pour des projets plus risqués, moins chers; en fait le genre de cinéma américain qui foisonnait jusqu'aux années 2010. Ce qui me plombe aussi les chaussettes, c'est que des acteurs plutôt habitués aux choses "adultes" comme Mark Ruffalo, Scarlett Johansson et Josh Brolin se retrouvent tous embarqués pour des années et des années dans ces daubinettes infantilisantes. Ou Robert Redford, putain... Qu'est-ce qu'il a été foutre dans cette galère, lui? À son âge? C'est surtout l'hyper-prétention de Marvel qui me dérange. À les écouter en interview, les deux coquelets qui ont pondu Captain America: The Winter Soldier semblaient persuadés d'avoir tourné un film digne d'un thriller parano seventies à la Parallax View, voire même l'équivalent d'un pamphlet d'Oliver Stone contre la politique de surveillance généralisée et les assassinats ciblés au nom du bien collectif. Hé ho, calmosse les gars. Tout cet aspect Patriot Act était utilisé dans The Winter Soldier comme la Guerre Froide dans les vieux James Bond. Un simple élément de décor, du gros délire n'ayant qu'un lien assez ténu avec la réalité. Bref, vraiment pas de quoi la ramener façon "master en sciences po". J'ai sinon encore une question simple, bien que vertigineuse: ça donne quoi un adulte qui grandit avec Disney/Harry Potter puis passe à Marvel, Star Wars, DC et éventuellement Netflix? C'est quoi sa vision du cinéma, sinon quelque chose de consommable et de distrayant, 300 grammes de chips? C'est quoi sa vision du monde, puisque les films ouvrent au monde, oui. Et à soi. Mais pour apprendre à mieux se connaître au travers du cinéma, il faut voir de tout. Du blockbuster, du classique, du B, du Z, de l'intello, du bas-du-front, du gore, du léger, du difficile, du bon, du con, du noir et blanc, de l'Imax, Gaspar Noé, Max Pécas, les Asiatiques pop-corn et les Asiatiques zen... Se laisser surprendre, se laisser choquer et même être mis à mal. Mais est-ce que cela peut encore arriver dans un environnement cinématographique presque essentiellement constitué de formules et construit pour justement ne pas choquer, puisque devant, pour espérer récupérer la grosse mise de départ, fort bien se vendre dans des pays très portés sur la censure politique et les interdits religieux? Autrement dit, les films de super-héros ne sont-ils pas le plus grand safe space du monde? J'ai posé cette question sur Twitter: "Ça donne quoi un adulte qui grandit avec Harry Potter puis passe à Marvel, DC et Star Wars sans ne jamais chercher plus loin?" Un trentenaire m'y a répondu. Quelqu'un avec une famille, un vrai boulot, des responsabilités sociales. Sa réponse: "On a le droit de ne pas aimer le cinéma français hyper chiant". Ce qui n'est en fait pas du tout hors propos, vu que ça résume très bien le contexte actuel: regrettez publiquement l'infantilisation du cinéma d'action américain contemporain et vous serez sans autre forme de procès catalogué en quelques secondes comme un extrémiste snobinard d'art et d'essai. Comme Martin Scorsese. Le gars qui a pourtant commis Taxi Driver, Raging Bull, Casino, Goodfellas et The Wolf of Wall Street, des films tout de même drôlement plus réjouissants et rock & roll que prétentieux et soporifiques. Ce qui est au fond drôlement plus effrayant que risible.