Apparu dans l'univers DC Comics au printemps 1940 dès la première livraison de Batman, le Joker s'est imposé comme le meilleur ennemi du justicier de Gotham City, statut que n'ont pu lui contester ni le Pingouin, ni Catwoman, c'est dire. L'homme a de sérieux arguments à faire valoir, il est vrai, mettant son intelligence hors normes au service exclusif du Mal, son habileté et son machiavélisme lui tenant lieu d'un superpouvoir qu'il relèvera au besoin de "Venin Joker" (ou gaz Hilarex), illustration de son penchant immodéré pour les substances toxiques depuis qu'un accident fâcheux l'a contraint à un bain d'acide prolongé. Voilà du moins pour l'histoire officielle. Todd Phillips propose aujourd'hui dans son Joker une explication alternative à son basculement dans la folie criminelle, moins cartoonesque et objectivement plus flippante. Sans pour autant y sacrifier les oripeaux traditionnels du personnage, son teint blanc-craie, sa chevelure verte et ses lèvres d'un rouge écarlate, le tout servi sous un frac clownesque. Un habit que Joaquin Phoenix endosse, faut-il le préciser, avec le grain le caractérisant, signant l'une de ces compositions allumées dont il a le secret, comme en attestent The Master ou You Were Never Really Here pour ne s'arrêter qu'aux plus récentes.

Personnage multi-faces, le Joker avait commencé son parcours cinématographique dans des dispositions plus légères. En 1966, Leslie H. Martinson signe ainsi, en marge de la série télévisée éponyme, un Batman: the Movie aussi pop qu'inoffensif où, flanqué de son inséparable Robin, l'homme chauve-souris affronte une ligue de super-méchants voulant s'en prendre au Conseil de sécurité des Nations Unies, pas moins. Parmi les malfrats, le Joker, bien sûr, présenté comme un clown diabolique doublé d'un prince du crime, mais tenant plutôt du bouffon de carnaval dans son costume rose, le tout rehaussé de l'accent de Cesar Romero, surtout connu jusqu'alors pour ses rôles de latin lover. Kitsch à mourir, le film aligne toutefois une imposante galerie de gadgets -batmobile mais encore batboat, batcycle, batladder... jusqu'à un batspray anti-requins (en plastique). Il faudra attendre la fin des années 80 et le Batman de Tim Burton pour voir le Joker renouer avec sa noirceur originelle. Un inoubliable Jack Nicholson lui prête ses traits et un rictus sardonique, campant un joker séducteur haut en couleurs criardes (avec une prédilection pour le violet), menant son entreprise criminelle au son de Prince en capitalisant sur la cupidité du peuple de Gotham City. Non sans manier l'humour noir et aligner les répliques qui tuent comme à la parade, genre "Haven't you ever heard of the healing power of laughter?" ou "Gotham City. Always brings a smile to my face", et jusqu'à celle qui pourrait tenir lieu de slogan à la franchise: "It's not exactly a normal world, is it?". Heath Ledger succède à Nicholson dans The Dark Knight de Christopher Nolan, imposant un peu plus le personnage comme la némésis ultime de Batman. Et signant, crinière verte et négligé étudié, une composition dérangée, se jouant de ses adversaires comme de ses interlocuteurs à qui il sert des explications toujours revues des cicatrices lui figeant le visage -en un mot comme en cent, glaçant. Jared Leto poursuit, pour sa part, dans une veine trash dans Suicide Squad de David Ayer, définitivement "Damaged" comme l'affirme son tatouage frontal sous le cheveu vert gominé. Quant à Joaquin Phoenix il réussit paradoxalement à rendre le Joker plus inquiétant que jamais en l'humanisant. Tout un programme...

Dans la peau du Joker

Cesar Romero (Batman: the Movie, 1966)

Le Joker en version pop (Cesar Romero, latin lover dans une autre vie) dans un film farce et kitsch où une ligue de super-méchants entreprend d'enlever les membres du Conseil de sécurité des Nations Unies à l'aide d'un déshydratateur...

Jack Nicholson (Batman, 1989)

Jack Nicholson ou le Joker emblématique, à même d'en remontrer à Jack Palance autant qu'à Batman, dénué de morale comme de scrupules -"je suis déjà mort, c'est extrêmement libérateur", profère-t-il. Et comment...

Heath Ledger (The Dark Knight, 2008)

Heath Ledger entraîne le personnage, et le film de Christopher Nolan, en terrain plus dérangé encore, incarnation d'un mal absolu n'ayant d'autre dessein que de semer le chaos et la destruction; imprévisible et, partant, insaisissable.

Jared Leto (Suicide Squad, 2016)

Une armada de super-méchants est équipée par le gouvernement pour accomplir une mission-suicide. Le postulat laisse rêveur, Jared Leto ne se pose pas de questions et y va, en électron libre, de sa contribution perturbée.

Joaquin Phoenix (Joker, 2019)

Décharné (il a perdu 25 kilos pour le rôle), Joaquin Phoenix campe le Joker définitif devant la caméra de Todd Phillips, sombrant dans la folie tandis que le film s'enfonce dans la noirceur et le chaos, en quelque saisissante parabole de l'époque.