Dick Tomasovic, on le retrouve chez lui, ou presque, dans ces bâtiments de l'université de Liège où il enseigne l'Esthétique du cinéma et les Théories et pratiques du spectacle (vivant ou enregistré), titre à rallonge traduisant une passion qu'il a partageuse. Et de proposer, enthousiaste, un tour du propriétaire -l'ancienne Grand Poste réaménagée, et accueillant, depuis la rentrée académique, le département média, culture et communication dans un cadre d'exception- avant de s'attabler, à quelques encablures de là, devant un café, histoire de remonter le fil de son parcours.
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Dick Tomasovic, on le retrouve chez lui, ou presque, dans ces bâtiments de l'université de Liège où il enseigne l'Esthétique du cinéma et les Théories et pratiques du spectacle (vivant ou enregistré), titre à rallonge traduisant une passion qu'il a partageuse. Et de proposer, enthousiaste, un tour du propriétaire -l'ancienne Grand Poste réaménagée, et accueillant, depuis la rentrée académique, le département média, culture et communication dans un cadre d'exception- avant de s'attabler, à quelques encablures de là, devant un café, histoire de remonter le fil de son parcours. S'il s'est affirmé, depuis une bonne vingtaine d'années maintenant, sur les différents fronts de la cinéphilie, professeur, donc, mais encore auteur, directeur de collection, conférencier ou chroniqueur radio -soit, en un mot, passeur-, rien ne l'y prédisposait pour autant, précise-t-il d'emblée: "Il y avait très peu d'accès à la culture dans ma famille, ce sont des choses que j'ai découvertes en secondaire. J'ai vu qu'il y avait un cours d'art dramatique, et je me suis dit: pourquoi pas? Voilà comment les choses ont commencé à me plaire. Et la télévision, même si ça fait toujours bizarre de dire ça aujourd'hui, a été extrêmement importante dans mon parcours." Question d'époque, l'adolescent des années 80 y gagnant, par émissions culturelles ou littéraires interposées, une ouverture au monde. Sa première passion, ce sera donc le théâtre: "À 15 ans, avec une prétention complète, je commençais à monter mes propres spectacles et à jouer, tout ça me semblait très naturel." De one-man-show en mises en scène, Dick Tomasovic pense avoir trouvé sa voie et s'apprête à faire l'Insas en théâtre, quand les circonstances l'amènent à opter pour son autre marotte, le journalisme, inscription en communication à l'université de Liège à la clé. Petite cause, grands effets: le 7e art le rattrape à la faveur d'un cours d'Histoire du cinéma dont le titulaire, Philippe Dubois, l'invite à poursuivre dans cette voie. Un mémoire sur le film noir et une thèse sur l'esthétique du cinéma d'animation baliseront ses études, le disciple suivant la voie du maître après s'être partagé un temps entre l'université et la bibliothèque des Littératures d'Aventures, encore baptisée à l'époque Centre Stanislas-André Steeman des Paralittératures. De quoi, incidemment, nourrir un goût pour la transversalité qui ne s'est pas démenti depuis. Que Dick Tomasovic se soit épanoui dans le giron académique ne doit finalement rien au hasard, tant la transmission est au coeur de sa démarche -et cela, qu'il s'adresse aux spectateurs des "classiques" du Churchill, qu'il continue à animer à raison de deux fois par mois -"l'analyse de film, c'est la clé de tout partage du savoir"-, ou à des étudiants désormais biberonnés aux plateformes et autres algorithmes. "Pour les gens de ma génération, même si on ne connaissait pas vraiment le cinéma et qu'on ne le regardait pas, il y avait toujours bien un Hitchcock sur lequel on tombait parce qu'on regardait la télévision des parents. Maintenant, plus du tout", observe celui pour qui Psychose d'Hitchcock a constitué l'expérience formatrice décisive: "C'est un film qui a dû façonner un intérêt très vaste et général pour le cinéma américain. L'idée que je pourrais voir plus de films, et consacrer une grande part de ma vie à le faire est liée pour beaucoup à la figure de Hitchcock." Précepte qu'il s'empressera de mettre en pratique ses études finies, remportant les deux premiers prix d'un concours Radio 21 doté d'une année de cinéma gratuit en écrivant une critique en son nom, une autre au nom de sa compagne qui allait devenir son épouse -"J'ai triché, mais il y a prescription", rigole-t-il. Et de dévorer du film pendant douze mois, "une autre expérience formatrice parce que du fait d'aller au cinéma tous les jours et de voir des productions que je n'avais pas toujours choisies, j'ai commencé à faire des liens, et à voir des rapports entre les films." On l'interroge sur sa boulimie, il répond avoir toujours fait beaucoup de choses, et surtout s'épanouir: "J'adore mon métier à l'université, l'un des plus beaux du monde, parce que ça me permet de réfléchir et chercher sur un sujet extrêmement passionnant pour lequel je n'ai pas un amour hors du commun. Je ne me suis jamais considéré comme un cinéphile absolu, mais à un moment donné, j'ai rencontré cet objet-là, et on avait des choses à se dire, mais je crois que j'aurais aussi pu rencontrer d'autres formes artistiques. J'adore cette situation qui me permet d'étudier les choses, et surtout de les transmettre. L'enseignement, pour moi, est une source d'épanouissement et de contribution, parce que mes anciens étudiants travaillent dans la culture ici, ils font vivre les choses, et je me sens utile. ça me donne du sens." Qu'il y ait ajouté des "activités de vulgarisation", chronique dans Entrer sans frapper ou contributions à La Septième Obsession, n'en serait somme toute que le prolongement naturel, histoire de parler à un public dont le rapport au cinéma a profondément évolué. "Il y a, dit-il encore, la nécessité à travers toute une série d'endroits, d'outils, de redonner des clés pour sortir d'une Histoire du cinéma immédiate. Mais plus largement, il est temps que l'on parle aussi de la culture populaire en remettant un peu de perspective dans les choses et en les traitant sérieusement. On peut continuer à étudier uniquement de très jolies choses du XVIIIe siècle ou passer sa vie sur un vers de Mallarmé, mais n'y a-t-il pas une urgence à penser les objets culturels avec lesquels nous vivons au quotidien pour essayer de comprendre ce qui se joue là-bas?" Une réflexion irriguant la collection La Fabrique des Héros qu'il dirige en compagnie de Tanguy Habrand, dont le dernier volume, un Dark Vador (lire la critique ci-dessous) qu'il cosigne avec Björn-Olav Dozo, témoigne d'une cinéphilie qu'il a généreuse, mais aussi sans oeillères...