Qu'est-ce que la pop culture vient faire là- dedans? Comme en 2016, les artistes américains qui comptent, des stars d'Hollywood (les Clooney, Pitt, DiCaprio, etc.) aux vedettes du showbiz (Billie Eilish, Lady Gaga, Beyoncé...), se sont massivement mobilisés pour éviter que Trump -et tout ce qu'il représente à savoir le goût de la provocation, le machisme, l'arrogance, la vulgarité, l'utilisation du mensonge pour arriver à ses fins, le manque d'empathie, etc.- n'investisse la Maison-Blanche. En vain apparemment. Car même si Biden finit par l'emporter sur le fil, personne ne pourra dire que la route menant à Washington aura été une simple promenade de santé pour le candidat démocrate. Et ce alors qu'on croyait naïvement de ce côté-ci de l'Atlantique qu'à force d'excès, de fake news, de pitreries, d'insultes, Trump avait creusé sa tombe électorale tout seul. Il faut pourtant se rendre à l'évidence: dans un monde idéologiquement déstructuré, post-raison, ou "post-Empire" pour reprendre l'expression de Bret Easton Ellis, l'attitude grossière et extravagante du showman fait recette. Singulièrement auprès de cette population mâle et blanche qui se sent menacée dans ses privilèges par la montée en puissance des minorités, qu'elles soient sexuelles ou raciales.

On peut d'ores et déjà tirer trois enseignements de cet échec des élites culturelles à peser significativement sur le vote: primo, que l'influence des cadors de l'industrie du divertissement n'est peut-être pas aussi importante que ne le laisseraient penser leurs compteurs sur les réseaux sociaux ou leur visibilité dans les médias. Ils ont certes des millions de followers, servent peut-être de modèles aux millennials pour l'achat de fringues ou l'adoption d'un style de vie, mais n'ont pas de réel pouvoir politique. Sinon, on n'en serait pas là, à compter les derniers bulletins pour savoir qui a gagné. Le flop de la candidature de Kanye West en est aussi la démonstration.

On croyait naïvement de ce côté-ci de l'Atlantique qu'à force d'excès, de fake news, de pitreries, d'insultes, Trump avait creusé sa tombe électorale tout seul.

Secundo, que la fracture culturelle entre une Amérique éduquée, urbaine, libérale (au sens américain du terme) et inclusive, et une autre, conservatrice, créationniste, pro-armes, viriliste et perméable aux théories du complot, n'a jamais été aussi flagrante. Deux "sensibilités" qui ont toujours existé. Mais ce qui est nouveau, et inquiétant, c'est que chacune vit désormais dans sa bulle, cultivant en vase clos ses propres valeurs dans une forme de pureté fantasmée. Une polarisation fortement accentuée par Internet qui, en se substituant aux médias traditionnels et en favorisant l'entre-soi algorithmique, a supprimé les zones franches où des points de vue divergents pouvaient cohabiter. Résultat: ce qui divise aujourd'hui les Américains est plus fort que ce qui les rassemble. On a même évoqué un effet repoussoir du soutien d'Hollywood à Hillary Clinton lors du scrutin de 2016. Au point que pour cette élection, à côté des prises de position sans ambiguïté comme dans le cas des 1 800 écrivains du collectif Writers Against Trump, certains artistes ont choisi de jouer la prudence, se contentant d'inciter les Américains à aller voter (avec succès pour le coup) plutôt que de leur dire pour qui voter.

Et enfin, last but not least, tertio, que la pop culture a été prise à son propre jeu. Passé par la télé-réalité, cultivant de longue date son profil de requin des affaires, peaufinant au fil du temps une image médiatique de super-vilain, Trump a battu la pop culture sur son propre terrain de la créativité, de l'audace, de la démesure. On doit reconnaître au bonhomme un certain génie. Un génie du mal qui, comme dans les meilleurs comics de chez Marvel, réussit à exploiter les failles du système et les pires inclinations de la population pour arriver à ses fins. Qu'attend donc Batman pour venir lui botter les fesses?

JB Guillot
© JB Guillot
Qu'est-ce que la pop culture vient faire là- dedans? Comme en 2016, les artistes américains qui comptent, des stars d'Hollywood (les Clooney, Pitt, DiCaprio, etc.) aux vedettes du showbiz (Billie Eilish, Lady Gaga, Beyoncé...), se sont massivement mobilisés pour éviter que Trump -et tout ce qu'il représente à savoir le goût de la provocation, le machisme, l'arrogance, la vulgarité, l'utilisation du mensonge pour arriver à ses fins, le manque d'empathie, etc.- n'investisse la Maison-Blanche. En vain apparemment. Car même si Biden finit par l'emporter sur le fil, personne ne pourra dire que la route menant à Washington aura été une simple promenade de santé pour le candidat démocrate. Et ce alors qu'on croyait naïvement de ce côté-ci de l'Atlantique qu'à force d'excès, de fake news, de pitreries, d'insultes, Trump avait creusé sa tombe électorale tout seul. Il faut pourtant se rendre à l'évidence: dans un monde idéologiquement déstructuré, post-raison, ou "post-Empire" pour reprendre l'expression de Bret Easton Ellis, l'attitude grossière et extravagante du showman fait recette. Singulièrement auprès de cette population mâle et blanche qui se sent menacée dans ses privilèges par la montée en puissance des minorités, qu'elles soient sexuelles ou raciales. On peut d'ores et déjà tirer trois enseignements de cet échec des élites culturelles à peser significativement sur le vote: primo, que l'influence des cadors de l'industrie du divertissement n'est peut-être pas aussi importante que ne le laisseraient penser leurs compteurs sur les réseaux sociaux ou leur visibilité dans les médias. Ils ont certes des millions de followers, servent peut-être de modèles aux millennials pour l'achat de fringues ou l'adoption d'un style de vie, mais n'ont pas de réel pouvoir politique. Sinon, on n'en serait pas là, à compter les derniers bulletins pour savoir qui a gagné. Le flop de la candidature de Kanye West en est aussi la démonstration. Secundo, que la fracture culturelle entre une Amérique éduquée, urbaine, libérale (au sens américain du terme) et inclusive, et une autre, conservatrice, créationniste, pro-armes, viriliste et perméable aux théories du complot, n'a jamais été aussi flagrante. Deux "sensibilités" qui ont toujours existé. Mais ce qui est nouveau, et inquiétant, c'est que chacune vit désormais dans sa bulle, cultivant en vase clos ses propres valeurs dans une forme de pureté fantasmée. Une polarisation fortement accentuée par Internet qui, en se substituant aux médias traditionnels et en favorisant l'entre-soi algorithmique, a supprimé les zones franches où des points de vue divergents pouvaient cohabiter. Résultat: ce qui divise aujourd'hui les Américains est plus fort que ce qui les rassemble. On a même évoqué un effet repoussoir du soutien d'Hollywood à Hillary Clinton lors du scrutin de 2016. Au point que pour cette élection, à côté des prises de position sans ambiguïté comme dans le cas des 1 800 écrivains du collectif Writers Against Trump, certains artistes ont choisi de jouer la prudence, se contentant d'inciter les Américains à aller voter (avec succès pour le coup) plutôt que de leur dire pour qui voter. Et enfin, last but not least, tertio, que la pop culture a été prise à son propre jeu. Passé par la télé-réalité, cultivant de longue date son profil de requin des affaires, peaufinant au fil du temps une image médiatique de super-vilain, Trump a battu la pop culture sur son propre terrain de la créativité, de l'audace, de la démesure. On doit reconnaître au bonhomme un certain génie. Un génie du mal qui, comme dans les meilleurs comics de chez Marvel, réussit à exploiter les failles du système et les pires inclinations de la population pour arriver à ses fins. Qu'attend donc Batman pour venir lui botter les fesses?