Pouvait-il en être autrement au fond? Même si les scénaristes avaient pu s'appuyer sur les livres de George R. R. Martin (car désormais les adaptations vont plus vite que la musique, le pauvre romancier qui doit encore écrire la fin de sa saga étant en quelque sorte rattrapé et dépassé par sa créature), la pilule ne serait pas passée tout simplement parce que nous avons de plus en plus de mal à accepter la perte, l'arrêt de ce qui excite nos papilles, et la frustration qui va avec.

Le symptôme, mais aussi en partie la cause, de cette allergie au mot "fin", c'est la manie des studios de cinéma à tirer sur la corde d'une franchise jusqu'à ce qu'il ne reste plus une seule fibre créative dedans. On ajoute d'abord un, puis deux, puis trois wagons à la locomotive (les sequels), puis un prequel (l'histoire avant l'histoire), puis un reboot (la même histoire mais avec des variantes), puis un spin-off (l'histoire d'un personnage secondaire), etc. Exemple par excellence de cette variante hollywoodienne de la multiplication des pains: Marvel, à la tête d'un univers qui a enfanté 22 films peuplés de personnages récurrents, de Iron Man à Captain America, dont les exploits se déclinent en solo ou alimentent des sagas regroupant plusieurs super-héros type Avengers. Avengers dont le chant du cygne, Endgame, illustre la difficulté à accepter le deuil puisque le pitch imagine un voyage dans le temps pour effacer les traces du massacre qui a décimé la moitié de l'humanité et ravaler par la même occasion l'insupportable chagrin des survivants.

Avec leurs spin-offs, Star Wars et Harry Potter ne sont pas en reste. Même si le biopic de Yoda, ce ne sera pas pour tout de suite puisque Lucasfilm a annoncé en rester là avec les projets parallèles pour se concentrer sur la prochaine trilogie du space opera. On n'en a donc pas fini avec l'Empire et son milieu...

À l'origine de cet acharnement thérapeutique, on trouve les séries télé, hier drogue douce se diffusant lentement dans le corps, aujourd'hui drogue dure libérant tous ses effets psychotropes en une fois grâce aux plateformes de streaming et services de vidéo à la demande. Le binge watching est à la télé ce que la dépendance est aux stupéfiants. Dans le vent, le modèle du feuilleton cher aux séries a contaminé les autres branches de l'arbre culturel, à commencer par le cinéma voisin. Le consommateur exige depuis de baigner dans une sorte de continuum fictionnel permanent, sa dose de morphine numérique à portée de main. Spotify et autres juke-box bourrés jusqu'à la gueule fonctionnent sur le même principe en proposant de la musique en continu, sans limite de temps ni d'espace -le smartphone nous suit partout-, donnant là aussi l'illusion de transcender et d'annihiler le grand saut.

Le symptôme, mais aussi en partie la cause, de cette allergie au mot "fin", c'est la manie des studios de cinéma à tirer sur la corde d'une franchise jusqu'à ce qu'il ne reste plus une seule fibre créative dedans.

Attendre une semaine l'épisode suivant de sa série préférée était frustrant, mais permettait de se frotter à l'épaisseur visqueuse du temps. Une sorte de petite mort à chaque fois qui nous familiarisait avec la grande. L'impatience est désormais la règle. Et pas seulement dans le cercle des loisirs. Par capillarité, les aspérités et rituels entourant la condition humaine sont gommés pour ne pas entraver cette stimulation permanente. " Il y a une demande sociétale de limiter les manifestations du chagrin liées à la perte d'un être cher", observe ainsi Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie, dans le magazine en ligne Slate. On fuit les contraintes, le temps perdu, tout ce qui nous distrait de la distraction, comme le poids du deuil, " qui est pourtant normal d'un point de vue affectif", insiste la spécialiste.

Aller vite, au risque de s'égarer dans le vortex des fausses illusions. Une réalité synthétique, fabriquée par l'industrie pour flatter nos désirs, se substitue ainsi peu à peu à la réalité concrète, tangible, vecteur de bons et de mauvais moments. Le souci, c'est que ce trompe-l'oeil nous éloigne des enjeux concrets, les rend flous et laisse penser qu'on peut corriger le tir (sur le climat par exemple) en changeant simplement une ligne dans le scénario. Un jeu dangereux qui pourrait mal finir.