Même si le festival des festivals a un peu perdu de son âme -"Ce n'était pas une époque médiocre comme aujourd'hui, c'était avant le triomphe et l'omniprésence de la télé à Cannes, des yachts, des fausses fêtes, des mauvaises drogues et du règne de joailliers sponsors... Je suis fatigué de tant de bêtise. Aujourd'hui, le fric prend toute la place, on est loin du cinéma. Cannes ne mérite pas ça...", dixit Gérard Depardieu, cité par Gérard Lefort dans La Foire aux vanités (éditions Hors Collection), recueil des souvenirs épicés de l'ancien critique de Libération-, même si la bisque de homard a viré bouillon de vermicelles pour l'ogre Gégé, il n'empêche: le déferlement de stars, d'artistes accomplis, de nouveaux talents, de tycoons héliportés dans ce carré VIP du show-biz international rend la pilule d'une vie ordinaire encore plus amère que les 50 autres semaines de l'année pour le commun des mortels.

Que l'on soit fan de l'ardente Chloé Sevigny, que l'on ne jure que par le cinéma d'avant-garde asiatique ou que l'on soit plus prosaïquement hypnotisé par la parade des célébrités et des parvenus, autrement dit que l'on soit de la marge ou de l'hyper centre du monde actuel, si l'on n'est pas sur la Croisette en cette quinzaine sainte -ou si l'on n'y a pas été convié l'an dernier ou si l'on n'a pas déjà son invit pour l'an prochain-, c'est qu'on a raté la bretelle de l'autoroute qui mène vers les sommets et la postérité. Ceux qui ont du talent (et pas que dans le cinéma, Cannes brassant large), ou à défaut beaucoup beaucoup d'argent, sont sur le pont, exhibés comme des trophées.

Cannes symbolise le mariage absolu du glamour et de l'intelligence, du fric et de la créativité, de l'être et de l'avoir, du travail et de la fête, de la raison et de l'excès, du superficiel et de la grandeur d'âme.

Pas étonnant qu'un sentiment d'infériorité vienne brouiller l'estomac des recalés du rêve, priés de s'enivrer des parfums d'éternité qu'exhale ce carrousel hautement médiatisé. Cannes symbolise le mariage absolu du glamour et de l'intelligence, du fric et de la créativité, de l'être et de l'avoir, du travail et de la fête, de la raison et de l'excès, du superficiel et de la grandeur d'âme. Un banquet pour les dieux en somme, qui renvoie immanquablement le reste de l'humanité dans les cordes. Et à cette question délicate: que vaut ma vie? Rien à l'aune de cet uber-spectacle. Rien non plus aux yeux de mon banquier. Mais en même temps elle est précieuse pour mes enfants, pour mes proches et quelques inconnus qui se donnent la peine de nous lire. C'est déjà beaucoup. Tous les yeux n'ont pas besoin d'être braqués sur soi pour avoir une bonne raison d'exister. D'autant que la reconnaissance, c'est comme les marées: ça va et ça vient. Quand il a reçu le Goncourt en 1919 pour À l'ombre des jeunes filles en fleur, Proust n'a pas échappé à la polémique. L'opinion attendait qu'on récompense un roman patriote au lendemain de la guerre, comme Les Croix de bois de Roland Dorgelès, pas une dissection bavarde des sentiments, écrite par un minet mondain fortuné qui plus est. On connaît pourtant la suite...

Tout est une question de perspective donc. Et d'humeur. Un jour où tout s'enchaîne on se sent invincible, le lendemain, le même scénario mais avec le moral dans les chaussettes, on rase les murs. Et puis, comme l'explique très bien un ado au jeune héros Stevie qui enrage de ne pouvoir ressembler à ses idoles dans le percutant et fragile Mid90s de Jonah Hill, vibrant hommage à la culture skate et portrait incandescent de l'adolescence, on pense souvent que ceux qu'on admire ou qu'on envie lévitent au-dessus du sol, mais quand on gratte un peu sous la surface, ils ont eux aussi leurs problèmes, leurs failles, leurs fêlures. Et c'est sans doute pourquoi instinctivement, même sans avoir besoin de comparer la taille des CV ou la blancheur des brevets de moralité, on n'échangerait pas sa place avec grand-monde sur Terre, même pas avec ceux qui semblent capables de sublimer chaque seconde là-bas sur la côte d'Azur. Un tien vaudra toujours mieux que 7,6 milliards de tu l'auras!