Mon premier film de la décennie

À l'aube de cette nouvelle décennie, le premier film que je m'envoie est Walkabout de Nicolas Roeg. Il date de 1971 et dans le genre "survival dans le désert", c'est tout simplement le meilleur. Évidemment, le genre "survival dans le désert" est en soi plutôt... désertique. Rien d'étonnant donc qu'au concours des films "avec deux personnes perdues dans le désert", ce Walkabout écrase toute concurrence. Ne fut-ce que parce que celle-ci me semble déjà fort limitée (le piteux Gerry de Gus Van Sant, le soporifique Electroma de Daft Punk...). En fait, c'est comme si l'on parachutait Oussama Ben Laden à la Cage-aux-Ours de Schaerbeek un soir de Nouvel An et que l'on s'étonnait ensuite qu'il génère plus de chaos urbain que les jeunes crétins qui foutent le feu aux poubelles et aux mobylettes.
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À l'aube de cette nouvelle décennie, le premier film que je m'envoie est Walkabout de Nicolas Roeg. Il date de 1971 et dans le genre "survival dans le désert", c'est tout simplement le meilleur. Évidemment, le genre "survival dans le désert" est en soi plutôt... désertique. Rien d'étonnant donc qu'au concours des films "avec deux personnes perdues dans le désert", ce Walkabout écrase toute concurrence. Ne fut-ce que parce que celle-ci me semble déjà fort limitée (le piteux Gerry de Gus Van Sant, le soporifique Electroma de Daft Punk...). En fait, c'est comme si l'on parachutait Oussama Ben Laden à la Cage-aux-Ours de Schaerbeek un soir de Nouvel An et que l'on s'étonnait ensuite qu'il génère plus de chaos urbain que les jeunes crétins qui foutent le feu aux poubelles et aux mobylettes. Cela dit, tout dramatique et bon qu'il soit, Walkabout m'a aussi bien fait rire et je dois sans doute cette hilarité aux néo-féministes avec lesquelles je ne file pourtant pas vraiment le parfait amour depuis quelques années. C'est que ce film a beau généralement être décrit comme avant tout poétique, anti-raciste et assez hippie, il est aussi complètement lubrique, le male gaze y tenant tout simplement du pur délire. C'est indéniable, pas juste une interprétation partisane due à une grille de lecture dont la mise en musique ressemblerait à un concerto de pipeaux. Il est complètement incontestable que la façon qu'a Nicolas Roeg de filmer Jenny Agutter (18 ans à l'époque du tournage) laisse supposer une raideur certaine dans son bermuda. À un moment, le mec filme même une fourche de branches d'arbre en surimpression des jambes de l'actrice! Qui finit bien évidemment à poil dans une rivière! Mais ne couche pas avec le principal protagoniste... Encore que celui-ci se pende après qu'elle se soit refusée à lui: bonjour, la culpabilité. Et donc, voilà que devant tout ça, je me suis posé le même genre de questions qu'ont l'air de se poser les néo-féministes devant Tarantino et Friends: est-ce que tout cela est vraiment assez inclusif et suffisamment woke? Est-ce que toute cette nudité sert vraiment l'histoire? Pas vraiment. Est-ce que cette vision des charges mentales, sociales et sexuelles sert le scénario? Oui, à fond. Est-ce que cette lubricité sert l'histoire? On peut discuter mais probablement que oui, entendu que les vigoureuses scènes de nu et de désir contrebalancent en quelque sorte les morts non simulées d'animaux filmées plein plan. Eros, Thanatos, tout ça... Et est-ce que tout cela m'a donné envie d'écrire des pamphlets indignés parlant de film oppressif et peut-être même limite pédophile? Pas du tout, mais... Il est indéniable que depuis quelques mois, des concepts néo-féministes comme le male gaze, le Bechdel Test et le manque de présence féminine dans des films comme Les Douze salopards sont aux portes de la pensée mainstream. On s'y laisse donc prendre. Ce qui me rappelle tout de même vachement les Zorglondes de Franquin, en fait. Ma prédiction à la Jacques Attali: Nous allons voir de plus en plus de critiques de films qui ne se contentent plus de parler d'interprétation, de mise en scène et de scénario mais s'engluent principalement dans la sociologie de comptoir et le comptage des temps de paroles et de présence à l'écran des personnes racisé.e.s et genré.e.s. Serge Daney, reviens, i.e.ll.e.s sont devenu.e.s foules. On m'a offert le Jérusalem d'Alan Moore en version poche: 1890 pages. Au moment d'écrire ceci, j'en suis à la page 382. Que voulez-vous, dès lors, que je vous en dise? C'est comme si j'essayais de vous parler des 9 Star Wars juste après que Luke Skywalker ait rencontré Ben Kenobi. Ou de 007 au moment où James Bond rote son premier vodkatini. Revenez donc en février. Ma prédiction à la Jacques Attali: Nous allons principalement voir deux sortes de romans commercialement se développer: les "vite torchés, gobés en deux heures" inspirés d'une mauvaise expérience personnelle (nom erroné sur sa tasse Starbucks, accidents de trottinettes, traumatismes à l'ONEM...) qui cartonnent et les "briques" ambitieuses et imaginatives qui ne rapportent que 4 sous à leurs auteurs. Toute ressemblance avec la musique disponible sur Spotify et comment fonctionne Netflix n'est absolument pas fortuite. En ce moment, je rattrape la vingtaine d'années où je n'ai pour ainsi dire pas lu de bandes dessinées et le 4 janvier au matin, j'ai donc terminé les Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. J'ai trouvé ça gentillet et extrêmement bobo: ce Guy Delisle habiterait Bruxelles, je suis certain qu'on le verrait aux Écuries du Tram et au Marché des Tanneurs, en plus de trimballer ses enfants en "bakfiets". J'ai aussi remarqué qu'il dessine rarement ses pieds, sans doute parce qu'il a malgré tout un peu honte de ses Birkenstocks. Pour le reste, ses Chroniques de Jérusalem m'ont confirmé tout ce que l'on m'a dit sur Israël: non, ce pays n'est pas pour ma vieille pomme. Je n'arrêterais en effet pas de m'y engueuler. Avec des douaniers, avec des taximen, avec des militaires, avec des colons, avec des employés de supermarchés. Je ne suis même pas certain du véritable prénom de ma grand-mère paternelle, une donnée pourtant exigée à l'aéroport Ben Gourion au moment de... quitter le territoire. À part ça, rien. Je préfère le Jérusalem de Moore. Question d'ambition et d'imagination, gnagnagna...Ma prédiction à la Jacques Attali: Aujourd'hui que plus personne n'a un blog et pense donc adapter son blog en bédé, nous allons voir proliférer les bédés adaptées de podcasts et de TikTok. Principaux sujets: nom erroné sur sa tasse Starbucks, accidents de trottinettes, traumatismes à l'ONEM...Le premier janvier, encore au lit, au réveil, scrollant tranquillement Twitter, je tombe sur un post expliquant qu'un musicien a réinterprété les notes peintes sur le cul d'un personnage du tableau de Jérôme Bosch intitulé Le Jardin des Délices. C'est joli, ça rappelle King Volcano de Bauhaus. C'est un peu zinzin aussi, d'interpréter des notes de musique issues d'un tableau du 15e siècle. C'est totalement wizz, 100% Internet "at his best". Ma prédiction à la Jacques Attali: Ceci finira bien un jour samplé dans un morceau de Kanye West, tiens. Sur Twitter, j'apprends l'existence d'une société ayant pour nom Le Slip Français, après qu'une femme y travaillant ait passé le réveillon avec du cirage sur la tronche, une copine riant bêtement et son mari déguisé en singe. Ce qui a été perçu comme extrêmement raciste: du blackface éhonté, raaaah, mais pendez-les! Personnellement, outre que je n'en ai vraiment rien à secouer de ce que foutent les gens durant leurs réveillons, je me demande surtout pourquoi quelqu'un qui passe un réveillon À TROIS se sent obligé de partager ça sur les réseaux sociaux. Si c'était le nez plein de cocaïne avec Axl Rose ou en train de boire de l'Evian avec Greta Thunberg, évidemment, qu'il faudrait le poster. Mais un réveillon à trois, chez soi? Pourquoi ne pas dès lors aussi poster des vidéos quand vous vous achetez des slips, justement, ou êtes en train de courir après le bus? Le plus criminel n'est pas le supposé racisme des uns et des autres, c'est d'infliger cette banalité débiloïde via un outil censé ouvrir les consciences et répandre la connaissance. Voilà tout. Est-ce punissable de lynchage virtuel? Bien entendu que non. Re-voilà. Ma prédiction à la Jacques Attali: Ça ne va plus tarder à ce que quelqu'un perde son boulot parce qu'il sera filmé dans sa cave avec en arrière-plan une photo de Brigitte Macron percée de fléchettes qui traîne dans le décor. Sur ce, mes meilleurs voeux et une bonne guerre.