KINOGRINGO: Gil Blondel, connu pour ses détournements sous le pseudo d'Un Faux Graphiste (deux tomes d'Un faux livre parus chez Delcourt), est parti pour un an en Amérique latine. Il a décidé d'y squatter les salles obscures et de nous ramener des instantanés de culture locale, à travers ces films improbables dont on n'entend jamais parler en Europe.

À Ushuaia, j'avais bien regardé Aquaman dans un centre commercial face à la mer, mais il y avait une scission constante entre les beaux pays que je découvrais et leurs salles obscures. Tout ça à cause de ces foutus Yankees et de leur impérialisme culturel qui pourrissait la programmation. Bref, j'étais à Baños, une petite ville balnéaire située dans les montagnes équatoriennes, en train de commander une bonne pizza new-yorkaise. Jugez-moi, après quatre mois de riz-banane plantain, vous auriez fait pareil. À la télé, un groupe de soldats colombiens faisait la file pour recevoir des paquets de dollars, au poids. J'avais quitté la Colombie depuis longtemps, mais ça m'a intrigué. J'ai demandé le titre du film au pizzaiolo. Il m'a dit que ça s'appelait Soñar no cuesta nada et que c'était culte. Alors oui, il est sorti en 2006 et non, je ne l'ai pas vu dans un cinéma colombien mais dans une pizzeria équatorienne. De toute façon, c'était ça ou une autre analyse de telenovela.

L'histoire

Basé sur des faits réels datant de 2003, le film raconte comment un groupe de soldats chargé de combattre les FARC tombe sur une de leurs caches abritant des millions de dollars et des kilos de cocaïne. L'appât du gain sera-t-il plus fort que le sens de l'honneur?

Ce que le gringo en a pensé

Petit rappel historique approximatif et non sourcé (y'a pas marqué Stéphane Bern ici). Depuis les années soixante, la Colombie est ravagée par une guérilla opposant des groupes marxistes et le gouvernement. Dans les années 80, des groupes paramilitaires, sorte de milices de droite ingérables, se forment pour prêter main-forte au gouvernement. Rajoutez-y le narcotrafic, que les FARC comme les paramilitaires ont utilisé abondamment pour se financer, et vous obtenez un beau bordel qui a coûté la vie à 260.000 personnes entre 1964 et 2016. Depuis les années 2000, les choses s'améliorent. Le groupe principal de paramilitaires est désarmé, un accord de paix est signé avec les FARC et le tourisme se développe à toute allure. J'ai d'ailleurs passé deux mois idylliques en Colombie, sans jamais craindre pour ma vie. Mais relativisons un peu l'enthousiasme béat de tous ces expats qui ont ouvert leur crêperie à Medellín et qui jurent contre tous les clichés que la Colombie est le pays le plus pépouze au monde. En janvier 2019, un attentat de l'ELN -un autre groupe marxiste- faisait vingt morts à Bogota. Sans parler des nouveaux groupes paramilitaires qui sévissent encore, alimentés par l'éternel narcotrafic. On se rend bien compte que tout n'est pas réglé quand on regarde la carte des zones à risque tracée en 2016 par le ministère des affaires étrangères français. Bref, depuis les années soixante, l'histoire colombienne reste malheureusement marquée par de nombreux conflits politiques et mafieux sanglants. Pourtant, Soñar no cuesta nada est un film joyeux et plein d'humour, un bel hommage aux Colombiens considérés par beaucoup comme la population la plus gentille de tout leur continent.

C'est réussi. On rigole beaucoup et on s'attache rapidement aux protagonistes, plus proches de la Septième Compagnie que d'une troupe d'élite. C'est d'ailleurs cette joyeuse naïveté face à ce paquet de pognon qui les rend sympathiques. Loin d'une perspective moralisatrice, on prend rapidement le parti de ces soldats mal payés qui combattent dans des conditions difficiles. Ils étaient en mission pour sauver des citoyens américains pris en otage par les FARC mais ils les oublient rapidement pour organiser l'exfiltration du magot. Après m'être farci un nombre incalculable de films se clôturant sur le sauvetage in extremis d'un brave citoyen américain, father of two and baseball fan, cette petite cruauté me fait du bien. C'est d'autant plus jouissif qu'une bonne partie du narcotrafic a toujours été alimenté par des Américains. En brandissant un paquet de dollars, un des soldats dit d'ailleurs en rigolant: "On était venu chercher les gringos, on les a trouvés".

Après s'être distribué l'argent en vrac, ils vont rapidement le claquer en voitures, en costards, en alcool, en prostituées et en manucures -loisir assumé par les plus virils des Colombiens. J'avais déjà parlé de leur goût pour le bling-bling dans ma précédente chronique sur le reggaeton. C'est ici son aspect un peu plus immoral qui en est exploité. Parce que quand on voit du pognon en Colombie, on peut légitimement se demander d'où il vient. Ma bonne conscience de gauche me pousserait à condamner cette débauche de consumérisme alimenté par de l'argent sale, mais je n'ai jamais passé des semaines dans la jungle à me faire tirer dessus et à bouffer des larves. Après trois jours de camping, j'ai d'ailleurs tendance à me payer un palace pour aller pleurer sous la douche à l'italienne. D'une certaine façon, ce film est également un beau manifeste pacifiste. Il commence comme Il faut sauver le soldat Ryan, mais les protagonistes laissent rapidement tout tomber pour aller s'amuser en ville. Ça ressemble à de l'objection de conscience et c'est plus fun qu'une grève de la faim.

Formellement, tout passe très bien. Ça ne révolutionne rien mais c'est agréable à regarder. Comme souvent en Colombie, la musique a une grande importance. Dès les premières minutes, on assiste à un strip-tease-playback torride d'une prostituée. Il y a aussi cette très belle scène des soldats quittant le champ de bataille en hélicoptère grâce au dévouement de Nelson qui s'est tiré une balle dans la jambe. En général, on associerait ce genre d'images d'hélicos survolant la jungle à du bon gros Wagner qui tache. Mais ici, elles sont accompagnées d'une chanson sentimentale qui dit merde à la guerre: "Et même si en ce moment je ne peux pas respirer, cette merde de guerre s'en ira, même si l'angoisse monte en moi, il en faut peu pour mourir". C'est joli.

Bon, au niveau des rôles féminins, on ne fait pas dans la nuance. C'est bien simple, il y en a deux: la prostituée et la bonne mère de famille. Parce que c'est bien connu, si vous n'avez pas d'enfants à trente ans, vous êtes sûrement en train de lancer votre soutien-gorge à une foule de mâles en chaleur. Heureusement, vu l'intelligence relative des gaillards, ce sont ces deux femmes qui finiront avec l'argent. Moi j'y vois une petite révolution féminis... Non, pas vraiment en fait.

Soñar no cuesta nada montre bien qu'après cinquante ans de guérilla et de narcotrafic, tout n'est pas blanc ou noir en Colombie. Une partie de la population vénère encore Escobar et emmène volontiers les touristes visiter ses anciennes propriétés. Après cinquante ans de guérilla meurtrière, les FARC ont été autorisés à créer leur parti politique en 2017. Petite anecdote personnelle: à Cali, un vieux monsieur souriant nous a présenté sa cocaïne comme l'outil indispensable pour apprendre à danser la salsa. Quand j'ai refusé -toutes les réserves du pays n'auraient pas suffi à m'apprendre la moindre pirouette- il nous a souhaité un bon voyage et il est reparti en sifflotant. Sûrement le dealeur le plus sympathique que j'aie jamais rencontré. C'est un paradoxe très colombien: des gens adorables pour une histoire trouble et sanglante. J'ai du mal à imaginer qu'un pays à la population aussi aimable ait pu être le théâtre de telles atrocités. Mais ça n'a sûrement rien à voir. Pour preuve, les Français sont en paix depuis plus de septante ans.