KINOGRINGO: Gil Blondel, connu pour ses détournements sous le pseudo d'Un Faux Graphiste, est parti pour un an en Amérique latine. Il a décidé d'y squatter les salles obscures et de nous ramener des instantanés de culture locale, à travers ces films improbables dont on n'entend jamais parler en Europe.

Arriver à Quito n'avait pas été une partie de plaisir. On était resté dix heures à l'arrêt au bord d'une route colombienne, entre Cali et Popayán. Des communautés indigènes bloquaient la région pour que le gouvernement leur accorde les terres qu'il leur avait promis. Ajoutez à cela dix heures de trajet jusqu'à la frontière, avec un voisin qui avait eu la bonne idée d'emmener son coq dans un sac. Puis cinq heures de bus en Équateur, avec en fond sonore une compile de tubes oubliés comme I'm blue (dabedi dabeda). On découvrira plus tard que les Équatoriens ont un faible pour l'eurodance des années 2000. Je me demande si je ne préférais pas encore le coq dans un sac. Bref, on était arrivés lessivés à la gare routière de Quito. Heureusement, notre Airbnb est un petit bijou. Situé dans une banlieue chic avec des vigiles et des fils électrifiés partout. Chez un couple charmant, elle est psychologue, lui est cinéaste indépendant. Il a aussi travaillé comme réalisateur pour La Voz (The Voice équatorien, faut bien bouffer). Ils ont trois petits chiens trop mignons. Ils font de la salsa biologique. Il y a un Calvin et Hobbes dans notre chambre. Ça sent la citronnelle. On est conquis. Mais quand on sort, on remarque des trucs gênants. Comme dans beaucoup de pays d'Amérique latine, les écarts de richesse semblent ahurissants. Et si on prend plaisir à aller chez Jürgen prendre un brunch hollandais, on est un peu mal à l'aise face à ces vieilles Indiennes qui semblent s'occuper de tous les boulots ingrats. Elles vendent des babioles dans la rue, promènent les huskys (deuxième passion des Équatoriens après l'eurodance) font le ménage, réparent les routes et tiennent les épiceries pendant que toute la jeunesse dorée un peu moins foncée de peau brunche avec nous chez Jürgen. Vous allez me dire qu'en Belgique aussi il y a des inégalités, mais pas à ce point basées sur la couleur de p... Hum, laissez tomber. Toujours est-il que le contraste entre les énormes édifices luxueux et cette population quasi invisible laisse à réfléchir. Generación Invisible passe en ce moment au Cinemark de Quito et... ça ne parle pas du tout de ça. Mais ce n'est pas parce qu'on est jeune et qu'on passe tout son temps à boire des cappuccinos chez Starbucks qu'on n'a pas aussi ses petits soucis.

L'histoire

Le film suit un groupe d'adolescents de Quito. Ils doivent affronter les différents problèmes des jeunes d'aujourd'hui: le sexe, l'alcool, la drogue, le suicide, l'avortement, les réseaux sociaux et être poussé tout habillé dans la piscine à une pool-party.

© DR

Ce que le gringo en a pensé

Quand j'avais quinze ans et que je rentrais de soirée en écoutant Sinsemilia sur mon iPod nano, j'adorais imaginer que j'étais le personnage d'un film. Je me dandinais en visualisant la caméra qui me suivait sur l'avenue Brugmann. Enivré par quelques trappistes, j'étais persuadé que le récit de ma petite vie de bourgeois rastafari intéresserait le monde entier. Heureusement, aucun producteur n'aurait donné le moindre kopeck pour un projet pareil. Apparemment, la jeunesse de Quito a eu plus de chance que moi. Pendant la première scène du film, la caméra suit un des ados qui descend une rue de la ville en écoutant du rock. Veinard! Et c'est parti pour une heure trente d'inepties et de clichés sur la vie des djeunz.

Le film est adapté d'un texte théâtral et ressemble par ailleurs à une de mes pièces d'école primaire. Je reviendrai sur la forme cinématographique, mais intéressons-nous d'abord au jeu. Les acteurs principaux sont mauvais, sans être catastrophiques. N'en demandons pas trop à des débutants. Mais comme dans toutes les pièces de fin d'année, il y a ceux qui sont un peu moins doués que les autres. Seulement, dans un film, on ne peut pas leur faire jouer un arbre ou un buisson. Alors, pour que les parents ne râlent pas trop à l'avant-première, on les utilise dans des petites scènes où ils peuvent bredouiller en paix. On pourrait d'ailleurs penser que des adolescents sont les mieux placés pour jouer leur propre rôle, détrompez-vous. Dans ma pièce de théâtre de sixième primaire (qu'un parent a eu la bonne idée d'enregistrer pour la postérité), je jouais un jeune cool qui écoutait du Sum 41 en mangeant des chips et en secouant sa chevelure dorée. En bref, je surjouais le rôle du jeune pour affirmer mon identité. Cela résume bien la performance des acteurs de ce film: demandez à des adolescents de jouer des adolescents, et vous aurez une caricature digne d'une pub pour Yop.

Passons au fond. Quand j'ai vu la bande-annonce, je m'attendais à une sorte de Skins à l'équatorienne. Un portrait plus ou moins subversif d'une génération alternant fêtes, drogues et sexe non-protégé. Le film m'a plutôt fait penser à ces brochures que l'on distribue dans un planning familial. Cela ne nous apprend absolument rien sur la vie des jeunes, ça recycle juste les lieux communs du genre "Prend garde, consommer de la marijuana pousse au décrochage scolaire". Et quand ce n'est pas des lieux communs, la morale devient tordue. Lorsqu'un jeune homosexuel se fait agresser par les deux protagonistes principaux, il se justifie en disant qu'il n'est pas vraiment gay, qu'il se cherche, qu'il expérimente (extrait à retrouver dans la bande-annonce). Parce que tout le monde sait que galocher un mec pour "expérimenter", c'est moins grave qu'être un pédé pur et dur. Drôle de façon de prôner la tolérance. Et beaucoup de sujets sont traités bizarrement. Au milieu du film, une des protagonistes menace de se suicider sans qu'on comprenne vraiment pourquoi. Tous les jeunes se taillent les veines un jour ou l'autre, c'est bien connu. Heureusement, elle finit par rassurer ses amis en disant qu'elle s'est consolée en leur envoyant trois smileys tristes. Ouf, pas besoin de thérapie. Il y a aussi Sofia qui porte du maquillage, un piercing et une frange pendant tout le film, parce qu'elle est jeune et libre vous comprenez. Mais on lui enlève tout cet attirail quand elle doit annoncer à son copain qu'elle est enceinte et qu'elle veut le garder (extrait à retrouver dans la bande-annonce). Pour l'occasion, elle se transforme en une sorte de figure religieuse, pure et chaste. Tout le monde lui conseille d'avorter, elle refuse et marche seule dans les rues de Quito, telle la Vierge Marie un soir de recension. Moui... Dans un pays où 3,4% des femmes enceintes ont entre 12 et 19 ans et où l'avortement est illégal, pas sûr que la pression des proches pour avorter soit le plus gros des problèmes.

En général, je me fous de la morale d'un film comme du nom du troisième producteur. Mais celui-ci a été projeté dans 35 collèges équatoriens, donc la morale a sans doute sa petite importance. Si le film semblait vouloir toucher à des sujets tabous, il les touche d'une façon qui ne risque pas de froisser son public. C'est assez représentatif de la situation en Équateur où des sujets comme l'homosexualité et l'avortement sont à prendre avec des pincettes. On ressent d'ailleurs un léger malaise chez certains élèves ayant visionné le film, pas encore prêts à accepter qu'un de leurs amis puisse être gay par exemple (sauf peut-être s'il "expérimente"). Ce genre de réaction est relativement compréhensible dans un pays où plus de 90% de la population est chrétienne. Ce qui est plus difficilement acceptable, c'est qu'un film ayant la prétention d'exposer des sujets tabous les traite avec si peu de conviction. Comme on dit chez moi: "Pet sonore inodore, pet discret sent mauvais".

Generación Invisible veut aussi nous montrer à quel point Internet a transformé les relations sociales de nos jeunes. "Vous avez mille amis sur les réseaux sociaux, mais combien en avez-vous dans la vraie vie?" J'ai l'impression de revenir aux cours de morale pendant lesquels je m'endormais en 2009. Si quinze ans après l'invention de Facebook, vous n'avez pas encore compris que les amis virtuels ne sont pas de vrais amis, peut-être que vous méritez de ne pas avoir d'ami du tout.

Si quinze ans après l'invention de Facebook, vous n'avez pas encore compris que les amis virtuels ne sont pas de vrais amis, peut-être que vous méritez de ne pas avoir d'ami du tout.

La forme est sûrement le pire des aspects. À commencer par le réseau social sur lequel communiquent les jeunes. Une sorte de Skyblog imité vite-fait-mal-fait sur Paint avec des polices libres de droit. Le film est une sorte de fouillis d'esthétiques toutes plus laides les unes que les autres. Il y a ces scènes où le temps est supposé s'arrêter pour que les protagonistes puissent déballer ce qu'ils ont toujours voulu dire à leurs proches sans jamais oser. L'image devient sépia, les proches s'immobilisent et l'oppressé balance un discours émouvant plein de vérité. Sauf qu'on voit clairement les autres personnages bouger, comme dans un mauvais mannequin challenge. Dans la première séquence de ce type, une mouche vole même à travers le cadre. Tout transpire l'amateurisme, des faux-raccords aux plans filmés par un drone qui n'amènent rien d'intéressant. Et puis il y a cette scène où un gamin veut faire plaisir à sa copine en collant un cornet de glace sur un cheval pour faire une licorne. Parce que tous les jeunes aiment les licornes, c'est bien connu. Comme le budget ne permettait apparemment pas d'utiliser un vrai cheval, la scène est résumée en une photo rapidement retouchée. Manquer d'argent, ce n'est pas grave. Mais manquer de créativité, c'est autre chose.

Vous allez sans doute penser que je suis dur avec une oeuvre clairement réalisée par des adolescents pour des adolescents. Sauf que la réalisatrice, Irina Gamyunova, a plus de cinquante ans. Ça explique bien la maladresse du discours sur la jeunesse, moins les fautes techniques affligeantes. Et ce n'est pas parce qu'on s'adresse à des adolescents qu'on peut se permettre de faire n'importe quoi, au contraire. Ce film ne m'aurait d'ailleurs pas dérangé si je ne l'avais pas vu dans une des plus grandes salles de Quito. Au Cinemark de Quito, Generación Invisible était le seul film équatorien face à cinq productions américaines, comme Green Book par exemple. Un film avec un scénario intéressant, une technique cinématographique maîtrisée et un budget mirobolant. Un film qui attire les spectateurs. Devant Generación Invisible, on était trois dans la salle et j'étais seul à la fin. Je ne leur jette pas la pierre: comment les Équatoriens peuvent-ils être fiers de leur cinéma national quand on leur programme ça pendant des semaines? Je ne suis pas du genre complotiste, mais je ne sais plus quoi penser. En 2000, quand l'économie équatorienne était au plus bas, les États-Unis ont fourni le pays en dollars. Serait-on face à un nouveau cas d'ingérence? Donald Trump ne financerait-il pas secrètement ce genre de films d'auteur médiocres afin d'annihiler toute résistance culturelle équatorienne? Je sais, c'est un mauvais scénario. Mais après avoir vu un film pareil, je n'ai plus honte de rien.