"Réaliser des films reste mon activité centrale, bien sûr, mais je veux aussi agir sur les questions relatives à la production cinématographique, aux changements que je souhaite. J'ai ainsi créé voici deux ans une plateforme de diffusion de courts métrages online, et j'organise le Festival international du film de Pingyao. Plus globalement, je veux faire entendre ma voix dans la société. Serai-je entendu? Je sais juste qu'en travaillant dur à quelque chose, on peut espérer des résultats. Tandis que si vous n'agissez pas, vous êtes certain de ne rien obtenir..."(1)
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"Réaliser des films reste mon activité centrale, bien sûr, mais je veux aussi agir sur les questions relatives à la production cinématographique, aux changements que je souhaite. J'ai ainsi créé voici deux ans une plateforme de diffusion de courts métrages online, et j'organise le Festival international du film de Pingyao. Plus globalement, je veux faire entendre ma voix dans la société. Serai-je entendu? Je sais juste qu'en travaillant dur à quelque chose, on peut espérer des résultats. Tandis que si vous n'agissez pas, vous êtes certain de ne rien obtenir..."(1) L'homme qui nous parle a 49 ans, douze films à son actif, et une reconnaissance internationale qui le place dans le peloton de tête des artistes qui comptent mondialement. À l'heure où sort chez nous son admirable Ash Is Purest White, le natif du Shanxi (province du nord-est de la Chine à laquelle il reste très attaché) nous parle sans fard de son approche du cinéma et de la société. Le premier étant une incomparable "machine" à scruter la seconde. "Historiquement, explique-t-il, les changements de la société peuvent être analysés en comparant ce qui était avant, et ce qu'il y a après. Avec le cinéma, on peut suivre la progression du changement, du point A au point B, ainsi que l'expérience individuelle de ce changement tel qu'il peut être vécu. Le cinéma permet ça, l'art permet ça. L'art est le seul moyen permettant à l'humain d'être complet!" Dans son nouveau film, Jia Zhangke nous emmène aux marges de la société. "Dans le cas d'Ash Is Purest White, tout est venu des personnages. Je voulais évoquer ces gens qui évoluent au sein du Jiang hu, de l'underground, à la marge extrême de la société chinoise. Le titre original peut se traduire simplement par "les gens du Jiang hu". Ces personnes ont de fortes valeurs traditionnelles, mais ces valeurs sont aujourd'hui détruites par le développement économique. Il est nécessaire de donner un peu d'explications sur ce qu'est le Jiang hu. Le terme possède deux sens, à deux niveaux différents: au sens spécifique, particulier, il évoque les membres du milieu, des mafias, les criminels, mais plus largement il désigne ceux qui sortent de la norme sociale pour chercher une autre manière de vivre. Et dans le domaine de l'art, quand nous utilisons le terme Jiang hu, nous y associons souvent un autre terme dont la signification est "pouvoir". On quitte la zone mentale où évoluent la plupart des gens pour entrer dans une autre, où on peut percevoir les changements de la société, y réagir et en anticiper d'autres. Les Chinois relient le plus souvent le Jiang hu aux années 30, mais pour moi c'est un sujet absolument moderne, c'est aujourd'hui." Et de relier la trajectoire de son héroïne Qiao à des mouvements plus profonds dans la société: "Une des caractéristiques des gens dans le Jiang hu est qu'ils n'arrêtent pas de bouger, de se déplacer. C'est devenu, ces dernières années, une réalité plus globale en Chine: les gens ne sont plus prisonniers de leur région natale comme ça a été le cas jusqu'aux années 70, avant que l'établissement de la politique de l'espace ouvert permette les déplacements. Aujourd'hui, les Chinois se déplacent pour explorer des possibilités de vie différentes. Les gens des campagnes rejoignent les villes, et les gens des villes pensent à partir à l'étranger. Cette logique de migration justifie qu'Ash Is Purest White se déroule dans plusieurs régions successivement. Au plus on voyage, du sud au nord ou d'ouest en est, au plus les changements du pays se font visibles. Le périple de Qiao, représente 7 700 kilomètres. On ne peut que se sentir seul après pareille trajectoire. Seul mais aussi plus fort. J'ai conçu le film comme un work in progress, pour que les spectateurs puissent accompagner Qiao et chercher simultanément à se trouver eux-mêmes, à découvrir qui ils sont vraiment, à ressentir toute leur humanité" Comme toujours chez Jia Zhangke, le film explore les oppositions, les tensions et les contradictions de la société chinoise. "Il y a des tensions entre les pauvres et les riches dans un même lieu, que ce soit l'est plus développé ou l'ouest plus déshérité, observe le cinéaste. Des tensions entre générations aussi, chacune ayant des valeurs de vie totalement différentes. Je me concentre sur les complexités de la société chinoise, je veux en montrer le plus de facettes possible. Trop de gens ne cherchent à voir qu'un côté de la société. Nous avons cette expression qui parle d'un aveugle touchant un éléphant. Selon ce qu'il touche, il va imaginer l'animal dans son ensemble d'une manière forcément fausse... La vérité se doit d'être considérée dans sa totalité. Sur le plan temporel aussi, avec une perspective historique. C'est pourquoi Ash Is Purest White se déroule sur 17-18 ans. Ce n'est qu'en montrant toutes les facettes qu'on parvient à une certaine forme d'objectivité. J'aime être dans la position d'un observateur, qui regarde les faits, pour atteindre plus d'objectivité. ça permet aussi aux spectateurs de construire leur propre vision des choses, leur propre jugement, sans être influencés par les sentiments du réalisateur." Interrogé sur la question du réalisme cinématographique, Jia Zhangke développe un raisonnement des plus intéressants: "On peut considérer le cinéma comme, au départ, un reflet de la réalité. L'utiliser pour montrer l'aspect extérieur de la réalité est facile, mais montrer l'aspect intérieur l'est nettement moins. Réunir tous les éléments dans une logique qui fasse sens est chose ardue. Pourtant, montrer le visage de la vérité est important pour évoquer la dignité humaine. De mes propres films, je dirais qu'ils peuvent avoir l'air d'être réalistes, mais seulement l'air. Car j'y cherche constamment l'aspect intérieur des êtres et des choses, ce qui est invisible. Et ça ne peut passer que par l'imagination. Depuis 2006 et Still Life, depuis aussi que j'ai évolué dans ma vie personnelle, je crois qu'il y a dans mes films quelque chose de surréaliste, qui va au-delà de la réalité... Tout en en faisant bien sûr partie. Je m'efforce de filmer ces éléments subjectifs de la même manière que je filme la réalité objective." Pour une fois, Jia n'a pas travaillé avec son directeur de la photo habituel, Yu Lik-wai, occupé à un projet personnel de film de science-fiction. C'est un Français, Éric Gautier, qu'il a choisi pour l'occasion. "J'aime son travail en France avec Olivier Assayas mais aussi ce qu'il a fait dans The Motorcycle Diaries et On the Road de Walter Salles, commente le réalisateur. Comme Ash Is Purest White se déroule de 2001 à aujourd'hui, j'ai eu envie de revisiter cette période, en utilisant des images de documentaires que j'ai tournés précédemment. De là est venue l'idée d'utiliser pour filmer toute une série de supports différents, dont le miniDV et le Betacam numérique. Le souvenir d'une époque se traduit par les rues, les voitures, les vêtements, mais aussi par une texture d'image... Il y a trois séquences où j'utilise des images de films précédents, à commencer par la scène d'ouverture dans l'autobus, issues d'un de mes documentaires de 2001. Il fallait que les nouvelles images, où l'on cadre Qiao, puissent s'y mêler de manière optimale. Éric a fait de nombreux essais pour rendre tout ça possible." Pour la fin (poignante et magnifique) de son nouveau film, Jia a choisi le filtre de... caméras de surveillance. "Le passage à ces images a totalement été improvisé. J'ai vu les caméras et j'ai pensé qu'aujourd'hui, tout ce que nous faisons, toute notre vie, est enregistré, sans que nous en soyons toujours conscients. J'ai aussi réalisé que ces images que j'allais utiliser seraient très probablement effacées d'ici deux ou trois mois. La tristesse que ça implique convenait bien à la scène, déjà très mélancolique au départ..." Le milieu criminel où se déroule le film justifie la présence remarquée de la violence dans Ash Is Purest White. "Cette violence que je montre dans mon travail depuis A Touch of Sin est celle qui suit tout le cheminement de l'humanité, explique Jia Zhangke. En Chine, elle doit beaucoup à la révolution culturelle. Celle-ci a introduit une violence quasi génétique dans les veines du peuple chinois, dans sa vie quotidienne..." Le cinéaste n'est décidément pas près d'abandonner son regard critique, dans un contexte qu'il estime avec lucidité. "Le cinéma chinois, conclut-il, ne cesse d'accroître sa puissance en tant qu'industrie, avec désormais plus de 800 films par an. À ce marché de plus en plus fort, de plus en plus rapide, s'ajoute l'émergence de nombreux jeunes cinéastes, dont certains ont le talent et l'énergie pour développer leur mode d'expression personnel, tout en établissant des connexions entre leurs films et la société, ce qui me paraît toujours une chose essentielle." (1) Traduction du mandarin: Wen Li