Réalisateur, scénariste et acteur né à Nazareth au début des années 60, Elia Suleiman (Chronique d'une disparition, Intervention divine, Le temps qu'il reste) s'est toujours proclamé palestinien en dépit de son passeport israélien. Depuis plus de 20 ans, il se met en scène dans son propre rôle à l'écran. It Must Be Heaven, son quatrième long métrage, mention spéciale du jury à Cannes, ne déroge pas à la règle, qui envoie son double, personnage de Pierrot faussement lunaire, en exil, à la recherche d'une nouvelle terre d'accueil, entre Paris, où Suleiman réside actuellement, et New York, où il a vécu entre 1982 et 1993. Là-bas, il réalise que son pays d'origine le suit comme une ombre, et qu'une semblable comédie humaine se joue et se rejoue aux quatre coins du globe.

Dans sa note d'intention du film, il écrit: "It Must Be Heaven donne à voir des situations ordinaires de la vie quotidienne d'individus vivant à travers le monde dans un climat de tensions géopolitiques planétaires. La violence qui surgit en un point est tout à fait comparable à celle qui s'observe ailleurs. Les images et les sons qui véhiculent cette violence ou cette tension imprègnent tous les centres du monde, et non plus seulement, comme autrefois, quelques coins reculés. Les checkpoints se retrouvent dans les aéroports et les centres commerciaux de tous les pays."

Et ce nouveau long métrage, en effet, de tisser un subtil entrelacs d'échos et de résonances, où le réalisateur, sans avoir l'air d'y toucher, renverse la vapeur: là où, autrefois, son cinéma pouvait représenter la Palestine en microcosme du monde, c'est aujourd'hui le monde dans son ensemble qui s'apparente à un microcosme de la Palestine. Plus loin, il ajoute encore: "Les sirènes de police et les alarmes de sécurité ne sont plus intermittentes mais constantes. Plutôt que de se focaliser sur une vision d'ensemble, du type de celles dont les médias n'ont de cesse de nous abreuver, faites de généralisations, d'occultations et de falsifications, ce film se penche sur des instants banals, décalés, restant habituellement hors champ."

Voyage en absurdie

Obsessions sécuritaires, fantasmes aseptisés, inégalités sociales, stéréotypes éculés... Suivant une logique éprouvée du "less is more", Suleiman use d'une économie absolue de moyens pour en dire long, épinglant en une suite de tableaux inspirés, comme autant de saynètes vignettisantes, la marche de la planète comme elle va. Éminemment claudicante, donc. En héritier tout désigné de la tradition burlesque, il promène sa silhouette muette au visage impassible qui doit autant à Jacques Tati qu'à Buster Keaton, et multiplie les regards caméra qui prennent le spectateur à témoin. Moins étranger au monde que le monde ne lui est étrange, l'acteur-réalisateur, invariablement coiffé de son canotier, exploite ici le langage cinématographique dans toute sa spécificité, travaillant le cadre en compositions très épurées qui cherchent souvent la symétrie, comme pour mieux dire par l'absurde le chaos et la bêtise du monde.

Chez Elia Suleiman, qui ne prononce qu'une seule phrase sur l'entièreté du film, les images parlent d'elles-mêmes, et le silence est d'or. Drôle, tendre et cruel à la fois, l'objet montre bien, çà et là, quelques (rares) signes d'essoufflement sur la distance, mais impressionne surtout par sa mécanique aussi précise que minimale. Même s'il n'hésite pas à parfois grossir le trait en convoquant la forme de rêves inquiets. Comme quand, à peine débarqué sur le continent américain, il se retrouve confronté à une famille lambda sortant d'un taxi avec une kalachnikov et un bazooka. Histoire de suggérer en un clin d'oeil au sous-texte politique limpide que la guerre et les armes à leur summum ne sont pas toujours là où on le croit.

En réponse à ce producteur français (caméo amusé de Vincent Maraval) qui, dans le film, reproche à Suleiman d'avoir écrit un long métrage "pas assez palestinien", le cinéaste démontre avec It Must Be Heaven, dédié notamment à la mémoire de ses parents, que la meilleure façon de parler d'un sujet c'est aussi parfois de le faire en creux. Comme lorsqu'il met en scène à la manière d'un ballet chorégraphié un jeu de chaises musicales revisité à l'heure de l'individualisme forcené. Ou qu'il filme, comme le final d'un épisode de Benny Hill, des flics poursuivant une femme déguisée en ange, ses convictions politiques affichée sur la poitrine, au son du Darkness de Leonard Cohen -une séquence qui relie aussi Elia Suleiman au Nanni Moretti de Caro Diario. Le tout arrosé de formules plutôt bien senties: "Le monde entier boit pour oublier et vous, Palestiniens, êtes les seuls à boire pour vous souvenir." Gare à la gueule de bois...

It Must Be Heaven. De et avec Elia Suleiman. Avec également Tarik Kopty, Kareem Ghneim, Gael García Bernal. 1h42. Sortie: 04/12. ***(*)